22 févr. 2011

C'est incroyable

Ce matin une collègue fête son anniversaire et me dit qu'elle a 34 ans.
J'ai comme un choc dans ma tête car je ne comprends plus rien au temps qui passe.
Je ne sais plus ce qui est long, ce qui est court, ce qui met du temps, ce qui en rajoute, ce qui soustrait. Je suis ballotée et spectatrice de ce défilé des années.

Je me suis dit " 34 ans ! ? Mais à cet âge je vivais tellement autre chose que ce que je vis, c'est incroyable !!!", j'en suis sur les fesses de moi-même.
Tu me diras ça fait...seize années que j'ai eu 34 ans. Pour moi cet âge résonne comme un âge de bébé, de bébé accompli mais si jeune, si innocent. Pourtant je ne l'étais pas , innocente, mais quand même.

Où étais je, où suis je allée ? Je n'étais pas avec toi, plus à ce moment là et pourtant je suis ta femme aujourd'hui. Incroyable.
A 34 ans j'étais sur le point de retrouver un amour fébrile, qu'il me faudrait quitter. L'amour, je suis son paillasson.
Je ne vivais pas ici, je ne connaissais pas ici, ni cette ville ni cette région.

A 34 ans je ne savais pas que je retournerai deux ans plus tard, travailler en Asie. Je ne savais pas. Ni que ce serait la dernière fois.

Je reprenais des études, ça c'est peut être le fil qui a duré le plus longtemps, a traversé les mers et les pays, ne m'a pas lâché jusqu'en 2001.

Je ne savais pas le nombre de valises et de cartons que je ferai. Tout ce qui s'empilerait et chez les uns et chez les autres.  Les cartons ce n'est pas le meilleur du voyage. Grands et petits, par avion et bateau, ceux qui partent, ceux qui restent et attendent que tu reviennes enfin.

A 34 ans je me croyais revenue. Je te croyais revenu pour toujours. Finalement c'est moi qui ait dû retourner vers l'Orient. Finalement c'est moi qui n'étais pas revenue totalement, je n'en n'avais aucune idée.

Je continuais de souquer ferme, j'écopais de tous côtés, j'aimais en dehors des possibles, j'étais comme un buffle ou un rhinocéros au galop. Parfois essouflé stoppant dans sa poussière. Puis reprenant le rythme, têtu.

J'avais beaucoup plus d'amis que maintenant. Bien plus. Quelques uns n'ont pas supporté les sorties de route. L'amitié est aussi puissante et fragile que l'amour.

Si tu as trente quatre ans, soit béni, tu as la vie devant toi. Si tu en as plus, comme moi, soit heureux, tu le sais, tu as tout à apprendre. Tout était faux, tu peux tout recommencer à zéro.

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11 févr. 2011

Les premiers voyages

C'est la vie qui appelle.
On prend des trains, on prend des pelles. On prend l'eau. Ecoper c'est vivre, regarder plus haut, ne pas savoir d'où vient la vague.

J'étais petite quand j'ai pris l'avion. On rejoignait toujours ma grand-mère corse chez elle. Mais le plus souvent en bateau.

De ce grand paquebot tous les rêves de fillette prenaient le large, crois moi, en cinémascope, tu vois ?

Il y a les départs du port de Marseille. C'est beau. Partir en bateau, on sent qu'on part de tous les côtés. La peau vibre, on fait partie de. On ne subit pas le voyage.

On dort. Jeune femme je me calais dans un coin du pont, près du ronron des machines et je dormais là, dans mon sac de couchage. Eblouissements. Tu n'as pas besoin de faire de beaux rêves, ils sont tous au dehors cette fois. Couchés près de toi.

Petite, au réveil, à l'aurore naissante. Pas de mots. Quelques descriptions, des exclamations, des doigts pointés. Mais surtout des silences pleins de respirations. La côte qui arrive. C'est l'enfance, c'est la maison. 
Le golfe d'Ajaccio à partir des Sanguinaires. C'est nous. C'est la force, c'est la tristesse des départs, des non retours, c'est la racine et l'arbre, c'est l'abandon, les choix, les renoncements, les contours et les vides. C'est ma mère sur le pont dont les yeux pleurent de joie. C'est revenir et repartir, on le sait déjà. C'est profiter sans délai, on le sait, on le fera. La promesse des tout de suite dans les bras.

J'ai grandi avec l'urgence du maintenant, la blessure du quitter, l'immanence des fins, la force de tout tenter.

Vers la fin du voyage en paquebot, c'est la grand-mère qui est face au port, chez elle, sur le balcon. On la voit avant même d'accoster. Elle porte sa main au dessus des yeux comme ils font tous face au soleil. Mais là c'est nous son soleil. 



Il y a les annonces des hauts parleurs, puis la descente vers la voiture, les rituels, les excitations. La fierté de tout connaître, d'être en terrain conquis. Une petite fille déjà grande dans sa tête. Une femme maintenant qui gardera sa joie de petite fille. Dans ces essentiels là, ceux de la voiture qui quitte le bateau et traverse la route pour arriver chez elle. Et peu importe si aujourd'hui il n'y a plus tout cela, aux mêmes endroits. Ce n'est plus "chez elle" mais peu importe les ruptures, ou les murs laissés derrière toi.

Parce que chez toi c'est juste là. De l'autre côté du ponton, de l'autre côté de la route, là au bout du chemin par où il te faut prendre ta main. Prendre ta main.
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26 janv. 2011

V.I.P to Norway

Un jour j'ai voyagé en avion  sans avoir acheté le billet. C'est une délicieuse sensation que d'arriver à Orly avec juste un léger bagage, d'aller au guichet où on t'a dit d'aller. Le panneau annonce "Stavanger", avec une heure de départ. Tu dis juste ton nom, tel un sésame,  et on te donne un billet et une fiche d'embarcation. Mata Hari tu es, une voyageuse incognito en place V.I.P, une very importante personne. Tu monteras dans le jet d'une société pétrolière, de celles qui ont des plateformes de forage dans la Mer du Nord. Ainsi tu arrives au sud de la belle Norvège en plein mois de novembre et D. t'y attend.

D. travaille pour ladite société, qui a ses écoles privées pour les chérubins du personnel. L'avion est presque vide, pas de problème, il est réservé au personnel et leurs amis, deux vols par semaine, toujours le même jour, à la même heure. D. a indiqué mon nom et le jour J. à la compagnie, et voilà, Mata s'envole en V.I.P, very impressionnée indeed.

D. c'est "L'ami d'amis". Odile et G. se sont mariés, je suis témoin et amie d'O.  Quant à D. c'est l'ami, et témoin, de G. En 1991 nous voilà célibataires tous les deux, lui et moi. Tiens ? Cela ferait un accord parfait, une sonate à quatre doigts de ma main : O et G + lui et moi. Des amis hors pair qui se connaissent bien. 

Non, ça ne marche jamais avec moi ces plans là, zut. Dix ans auparavant il y a eu  un scénario identique mais avec d'autres personnages dont B.... Oh le beau, toujours en mer sur des bateaux, étudiant aux beaux arts avec Patrick, le fiancé de mon amie ! L'amie avec laquelle je cohabite et étudie au Havre, en 1979. Elle retourne les fins de semaines chez eux, à Caen. Parfois elle m'emmène et là on est quatre, le plus souvent. B et Patrick, elle et moi. On est beaux, on est jeunes, ils sont des hommes plein d'inventivité, d'art et d'humour et B. a des yeux bleus et un air tendre et je ne demande qu'à...Un soir, un seul, il sera dans mon lit, sur un matelas une place, au sol, et à quelques encablures dans la même pièce, les fiancés sur un matelas une place aussi. Mais B. ne m'aime pas, j'ai ses cuisses contre mes cuisses, son cou dans mon cou. Mais rien d'autre. Bien sûr je ne dors pas et le lendemain je jette des galets dans la mer, grognon. Fini le plan B. 

Plus de dix ans après, le plan D. a de la classe. Brun, nerveux, intelligent, lui c'est la montagne, pas la mer. Moi c'est comme il veut, je ne suis pas loin de tout vouloir. Un mois plus tard je pars travailler au Cambodge. Mais il est voyageur. Et c'est un ami et l'ami de mes amis. Et je passe six jours en Norvège, chez lui.

Oh comme ce pays est doux ! Tout est facilité et aimable. Les voitures s'arrêtent pour te laisser passer alors que tu n'as même pas encore le pied sur le passage piéton. Tout est calme. Les petits enfants ont des casques pour pédaler sur leurs petits vélos, et en 91 ce n'est pas courant en France ces casques pour cyclistes, pas du tout. Je découvre une société disciplinée et accueillante. Même le Québec paraît brouillon en comparaison. Stavanger est un port croquignolet, le poisson abonde. Les rues piétonnes se remplissent des lueurs de Noël. Dans les boutiques de décorations et de bougies j'ai envie de tout acheter. Un choix époustouflant.

Dans les supermarchés le choix de nourriture me ravit : produits bio à gogo, céréales en pagaille, poissons fumés par tous les bouts, biscuits épicés, laitages géants. J'ouvre des grands yeux sur ce conte de fées. Je suis un lutin qui vagabonde, tout est facile. Près de la maison il y a même une piscine extérieure avec sauna, ouverte de 6h à 22h. L'eau y est très chaude, la fumée s'évapore, j'y vais le matin, nous sommes quatre à y nager sous un soleil d'acier. Il fait entre zéro et un peu moins.

La société propose des jolis chalets en location,  près d'un fjord. Nous y passons la fin de semaine. La neige est tombée, elle monte jusqu'aux genoux. Les monts se reflètent dans l'eau limpide exactement comme dans un miroir, comme sur les photos. Celles que je n'ai pas prises, en ce temps là j'en prenais si peu !
Le chalet est confortable, tout en bois clair, somptueux. Mais D. ne m'aime pas, ne sera pas amoureux. Sous la couette norvégienne, malgré nos essais, ce n'est pas de l'amour qu'il me fait, pas le vrai et nous savons ce qu'il en est. Nous serons donc sincères, je serais donc un peu déçue.

Dans un recoin de chez moi je garde précieusement un vestige de mon novembre norvégien, deux bougeoirs et leur décoration.


"C'est moche" me dit Lui, ici, mais il ne sait pas et je souris. "Non, moi j'aime", je lui dis, têtue, bien sûr. Il ne sait pas ce qu'est ma vie sans lui.
Qu'est-il advenu de moi ? Deux mois plus tard en cette Asie intime je rencontre la passion de ma vie. D. va , lui, nouer une relation secrète avec la femme d'un ami cher. Cela le mène à sa perte trois ans après. Il prend sa voiture et roule dans le vide, sur les routes de France, déchiré. Il fait 500 kms et frappe à ma porte, lyonnaise en 96. Il a des yeux de cocker battu. Nous dînons  au restaurant, tous les trois. Nous deux et lui, si malheureux. Un moment nous sommes seuls. Il me prend la main et me demande
" Alors tu es heureuse ? Ca y est ? Tu es sûre ?"
A ce moment là, je suis sur un nuage de ma vie, l'amour dans la poche, rayonnante je dis
- Oui, oh oui ! Enfin, quel bonheur, enfin avec lui !
- C'est bien, tu vois si c'était à refaire...
Et puis tout bas, marmonnant dans sa barbe qu'il ne rase plus ( il est un errant qui ne se regarde plus dans un miroir ) il glisse  "J'ai sûrement raté quelque chose"

Nous ne savons pas que dix mois plus tard je dois fuir, loin, très loin,  mon amour qui me chasse. Je suis errante à mon tour. Oui, ce sera mon tour d'être perdue. Tournent les manèges, plonge la vie. Plus tard il rencontre la mère de ses deux filles dont il est gaga  aujourd'hui. 

Plus tard, moi...
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18 janv. 2011

Les valises

Je suis née auprès de gens curieux de tout qui aimaient bouger. C'est ainsi, je suis tombée dedans. Comment cela se passe -t-il ? Petite je devais sentir cette excitation monter au fil des jours, sans doute.
Un genre d'adrénaline.
D'abord on fixe une date et un lieu. C'est comme cela que tout commence.Est-ce que cela s'appelle un projet ? Je ne sais pas. Peut être une destination. Et l'idée qu'on va bouger s'installe comme un démon dans chaque recoin de ton esprit.
Nous allions souvent dans les lieux plutôt amis, connus, familiaux, et sinon j'avais aussi le luxe et la chance de séjourner dans des hôtels ( j'en suis restée amoureuse, enfin ceux qui sont corrects, avec un minimum de confort vital...). Voiture, train, bateau, avion nous prenions.

J'ai toujours été indépendante et solitaire, avec les valises c'était pareil. Je pense qu'à huit ans je n'avais besoin de personne pour les faire et les boucler. Les deux "grands" partis dès leurs dix-huit ans, je me suis retrouvée seule et autonome dans la maison très vite, pour tout et pour voyager itou. J'avais ma propre valise, ma trousse de toilettes. La veille, ma mère venait voir si j'avais besoin de quelque chose ou de quelqu'un. Je n'avais pas besoin. Ma propre valise à la main, je l'amenais devant la porte d'entrée bien avant l'heure de partir. Et pas besoin de me secouer comme un prunier dans le lit pour partir aux aurores. Prête comme un petit soldat. Lavée, habillée, guillerette, impatiente et silencieuse, observant ces adultes nerveux et inquiets de tout fermer, de tout vérifier et mon père dans la voiture d'énumérer ce que ma mère aurait pu oublier de ses affaires, parce que lui ne faisait guère ses valises seul. Ces hommes là, de cette génération là. Ces femmes là...

 Bretagne sud, de gauche à droite : ma mère, mon père me portant, les deux grands, ma grand-mère paternelle-québécoise.


Moi je venais d'une autre planète. J'en avais eu confirmation dans un livre de la collection Rouge et or . "Tombée du ciel", c'est le titre. C'est l'histoire de Mo, petite fille tombée d'une planète nommée Asra, et recueillie par des enfants terriens. Mo a un très beau collier de perles grosses et translucides.


Et sur sa planète "On ne pleure jamais" dit-elle aux enfants. 

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1 janv. 2011

Se réveiller dans le Monde

Ce matin 1er janvier à 4h du matin mes yeux sont ouverts, ou bien c'est mon esprit. Il vagabonde.
Je pense à mon amie du Pacifique Sud pour laquelle la journée est en plein : 10 heures de plus.
Je pense aux amis des Amériques, des côte Est ou Ouest ( un autre Pacifique...) pour lesquels c'est la nuit et c'est encore hier : 6 heures minimum de moins.


Des petits atolls finissent leur jour dans les océans verts pendant que je petit dejeûne. Ces décalages horaires me cassent quand je vais vers eux, d'un côté comme de l'autre de l'horloge. Tu es zombie pendant deux jours.

A Montréal avec I. dans son bed and breakfast, cela ne la dérangeait pas, au contraire. On se retrouvait une tasse à la main dans la nuit québécoise à regarder le petit jour et à prendre le frais avant que la chaleur d'aout nous colle sur place. Et même ensuite, très souvent, sans doute à cause de cette chaleur à venir, sans doute à cause des insomnies de mon amie et sûrement parce qu'on ne s'était pas vues depuis 25 ans, chaque petit matin nous étions ensemble entre terrasse et jardin, son café italien fumant dans la cuisine.
L'unique autre personne hébergée là dormirait jusqu'à 9h bien  passés. Il était entrain de s'installer à Montréal et de chercher un appart, un condo. Charmant "pur british" et alcoolique, il rentrait toujours très très tard le soir, et on ne risquait pas de le réveiller. 

Seule Maya, la chienne de mes rêves, sur laquelle j'ai pleuré en partant, nous rejoignais, toute heureuse.
Le jour se levait, tendre, dans le jardin de la belle maison située près de l'université UQuAM, l'Université du Québec à Montréal.  Je ne sais plus s'il y a le U dans ses initiales que tout le monde connaît comme du petit pain, comme du bagel, comme des donuts. 




Se lever tôt en vacances et être prêt à vadrouiller, à ne rien faire, le corps libre sans destination, sans destinée autre que tout dévorer en pleine face, tout retenir et puis tout laisser tel quel derrière soi.
Vagabonder comme chez soi et dans cette ville qui est comme une mère et une soeur pour moi. Qui trouble de ses mystères, de ce passé familial que je ne connais pas, de cette grand-mère née là, de ses soeurs, de son père aventurier sur les bords, parti vers 1870 ou 80 ? pour ce continent qui promettait la lune.


Moi je me vois avec eux dans les hameaux devenus villages au bord du st Laurent où naquit cette famille . De bois, de boue, de feux,  d'hivers et de moustiques. De chevaux et de poneys, d'usines nouvelles où cet arrière-grand-père travaillait, de premières locomotives crachotant leurs fumées et de peuples premiers (comme on dit si bien là-bas) assassinés.
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12 déc. 2010

Hanoï

Décembre 1996, je vis au Laos, pays voisin, alors un réveillon à Hanoï, Hum, bonne idée ?
Une amie de France est venue, nous partons pour dix jours. Le collègue vivant à Hanoï nous a réservé un chouette petit hôtel.


Je me rends compte que j'ai du mal à parler de ce séjour qui m'a tellement plu. En plus je n'ai que peu de vieilles photos, à l'époque de l'argentique je photographiais parcimonieusement.
Je n'ai pas de photos de la foule dans les rues et de la circulation à deux roues. Je n'ai pas de photos du quartier des artisans, une rue par métiers. Je n'ai pas de photo du grand lac et son temple, où les gens se réunissent à 5h du mat' pour le Taï Chi Chuan.

Tant pis. En fait, il faut aller à Hanoï, il faut y aller.
En 1992, j'avais passé deux jours à Ho Chi Minh Ville/ ex Saïgon. A peine le temps de passer le choc. Je vivais au Cambodge et le simple survol en avion entre les deux pays m'avait fait comprendre l'incompréhensible. D'en haut, dès les nuages, la frontière est nette. Tu vois la terre khmère,aride et sèche, et en quelques kilomètres, là, en dessous, le paysage se transforme comme par magie en une verdure acclimatée, des plantations, des tissus d'irrigations. Deux mondes qui se se révèlent déjà depuis l'avion.

Comment font-ils ces vietnamiens pour transformer tout ce qui est sous leurs pieds et dans leurs mains en du productif, du beau, du vivant, de l'utile ?

Ils apprennent, ils bossent, ils sont ingénieux et tenaces, rien ne les arrêtent. C'est cela qui m'a le plus frappée tant au Sud qu'au Nord. Et ils lisent. Partout, même la petite vendeuse de fruits, même la mamie avec ses binocles, assise sur le trottoir : c'est un pays de lettrés et même si tu ne sais rien de son Histoire, tu le sais si tu regardes. D'autant plus si tu connais les pays voisins. La différence est nette.
Ici on lit, on apprend, on écrit, on en veut, on ne renonce jamais. Ici il y a toujours une solution, on cherche, on invente, on ne sera jamais vaincu.

C'est une évidence, cela se sent, se respire au Vietnam. Tellement que je me suis demandée si les américains avaient été aveugles de ne pas le sa-voir, stupides de s'acharner tant sur cette guerre perdue d'avance. Car ce peuple est fort si fort et si étonnant. Et si intelligent et créatif !


Y faire du vélo est une expérience hors pair. Tu te glisses dans la foule compacte et au début tu es maladroit car tu fonctionnes par à coups, par force. Non, il faut glisser comme sur une patinoire et croire en ta belle étoile. C'est une émotion divine que de rouler en vélo à Hanoï. J'en garde des visions célestes comme ce jeune homme assis en amazone derrière le vélo de son ami ( beaucoup de monde sur les portes-bagages ), en costume gris, voletant comme un ange, beau, les jambes relevées et légères, souriant, discutant. Une plume posée là sur le porte-bagages, la grâce même.

Mon coeur s'est soulevé du matin au soir entre Hanoï et la baie d'Halong et les autres balades à la journée sur des rivières, des lacs, vers des temples. Balades en petits groupes car les déplacements individuels n'étaient pas autorisés. Le contrôle des touristes est très prégnant. Et je dois dire que j'ai aimé ce genre de mépris aussi dans les yeux des vietnamiens, du moins aucune condescendance...Non tu n'es pas le petit roi comme dans les pays frontaliers où je vivais, plus à L'Ouest. Ici tu fus ennemi, tu fus battu à plates coutures et tu n'es pas "supérieur". Ouf.

Aller. Il faut aller dans ce pays qui est si surprenant. S'assoir sur les petites tables des trottoirs ( ce sont comme des meubles de maternelle, pour nous), boire le phô, qu'on prononce "feu" mais avec un son guttural incroyable. Et regarder, regarder, comme j'aime le faire. Puis marcher et s'empiffrer de beignets de bananes vendus sur un vélo.


Mes émotions sont restées intactes. Pas besoin de rester longtemps à Hanoï pour être changé à jamais.
J'ai démarré l'année 1997 dans le restaurant école Hao Sua. Un endroit très joli, où j'ai dansé avec Tang , peintre d'origine vietnamienne qui cherchait à retrouver son pays. Mais pas facile. Plus tard j'ai aussi dansé sur un bateau dans la baie d'Halong, avec un groupe d'italiens qui avaient apporté leurs cassettes !Sensa vergogna...L'italien voyage avec l'Italie, no ?
Et j'ai, bien sûr, regardé les merveilleux pratiquants de Taï chi avec émerveillement, sans me douter une seconde que cet art martial serait mon guide trois années plus tard. 
Oui, quand on voyage on engrange sans le savoir. On met dans sa poche tant de secrets, tant de découvertes. Nous n'en n'avons pas toujours conscience sur le moment. Il y a tant à respirer, à ressentir, on est tout entier dans l'instant. Plus tard l'instant prend son volume et tout son sens, simplement, naturellement, sans qu'on choisisse ni ne décide vraiment. Ni le pourquoi, ni le comment.

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4 déc. 2010

Décembre, Hanoï

Décembre c'est le mois où j'allais.

Le mois où j'ai repris l'avion  car après la Thaïlande, le Cambodge, pour y démarrer l'année 1992.
Décembre c'est Hanoï, finir l'année 1996 là-bas, danser avec Tang, le peintre charmeur comme un serpent.
Hanoï est une ville fabuleuse, je vais te mettre des photos ici dans quelques jours, si tu veux.
A l'orée du matin au bord du grand lac les gens viennent faire du taï chi chuan, beaucoup d'anciens, hommes et femmes. C'est une atmosphère extraordinaire, que je n'oublierai jamais. A l'époque je n'avais pas encore pratiqué cet art martial, outil de la médecine chinoise, un formidable compagnon de vie et de santé.

Hanoï en vélo, Hanoï à pied, seule, des heures durant. Oui, je vais revenir te dire. Maintenant que j'ai commencé, j'ai envie de t'en raconter un chouïa, c'est une chose tellement belle, il faut la partager.

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24 nov. 2010

Les cartes qu'on garde



Des travaux chez moi m'ont obligé à dépouiller un mur de sa mosaïque de cartes postales. Pas toutes passées par la poste, d'ailleurs, certaines ramenées en trophée, comme des photos.




Mon chat adore que j'étale des paperasses au sol


Et moi je regarde ces instantanés de vie, d'autres mondes possibles. Je ne suis pas allée dans tous ces lieux, pas tout à fait.
Mais ils ont le goût de la nostalgie, ils évoquent des souvenirs puissants. Ils chantent, ils appellent.





La Corse, la Bretagne. Je les mets au même niveau, au Top du niveau.
La mer normande, celle de l'adolescence et des amis. Tant de beaux jours. Les falaises qui plongent dans la mer. Les gris, les bleus, les ocres de la terre qui tombe dans l'eau, d'en haut.
Montréal sous toutes les saisons mais que je ne connais qu'en été et automne. Il faudra donc...
San Francisco, ta ville, Maya, grâce à toi je l'ai découverte. Et quelle ville ! Et ses côtes, le "Pacifique" si mal nommé, comme dit Madame Groult ! Car il enrage, il fouette, il décoiffe. Là-bas, il m'a épatée.
Les groupes ethniques de Thaïlande. Pour ne jamais oublier à quel point des personnes vivent tellement autrement que nous. Je veux toujours les avoir sous les yeux.
Vanuatu et l'autre Pacifique d'une autre amie, pacifique et chaud ce sud là. Des échelles de bambous fabriquées pour s'y jeter, le saut à l'élastique en ses origines ! J'ai aussi la Tasmanie d'Allison, mon australienne. De ces îles incroyables, peut-on rêver plus au bout du monde ? Perdue de vue, perdue d'écriture cette A. là. Pourtant quelle femme !! Trop loin ?



Est-ce qu'on a tous chez nous un puzzle de bouts du Monde ?
J'ai une vraie affection pour les images. Je rêve en les voyant, je me projette dedans, je sors de chez moi, je suis une autre. 
Est-ce qu'on aime ça ?



Le chat avec ses pattes fait son choix, comme on laisse voguer son doigt sur une carte ouverte.

21 nov. 2010

Les destins croisés



Le goût d'apprendre est pour tout le monde. Finalement, où que l'on soit, je me demande si ce n'est pas cela le moteur d'un autre monde possible, la source de la vie.

Lors de ma première expérience en Asie du Sud-Est, près du Triangle d'Or, au Nord de la Thaïlande, l'association travaillait sur plusieurs domaines d'éducation. La population de groupes éthniques laotiens était destinée à retourner un jour au Laos, retraverser le Mékong dans l'autre sens. Se réinsérer dans un pays qui aurait changé, qui voudrait cadrer ses groupes autrefois anti gouvernementaux, ces chasseurs-cueilleurs sans Nation.
Alors les adultes apprenaient le laotien, langue étrangère pour eux. Dans leurs tribus seule la langue orale prédomine et ce n'est pas la langue nationale. Un problème récurrent partout dans le Monde.


Pour que les femmes puissent aller à l'école, on s'occupait donc de leurs petits. Ensuite, l'association a eu aussi en charge de remettre sur pied l'école primaire et son milliers d'élèves.

Les camps de réfugiés sont sous l'égide de l'UNHCR, le Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies. Ils gèrent la logistique de base et l'approvisionnement en nourriture. Vaste programme. Hordes de personnes attendant les camions qui amènent, tel jour le riz, tel jour la volaille, tel jour le poisson, etc...

La vie s'installe. Aucun camp dans le Monde ne se ressemble, je pense. L'association travaillait dans trois camps en Thaïlande, avec chacun sa population issue du Laos et chacun son organisation, son allure. Grand, petit, encerclé de barrières ou pas, petites maisons ou longs baraquements. Là où je travaillais, le camp était encerclé de barbelés sur un terrain plat et poussiéreux. A l'entrée tu montrais tes papiers, ton autorisation de travailler là aux militaires thaïs, des gens qui ne rigolent pas. Mais les réfugiés vivaient correctement sur le plan nutritionnel et sanitaire, comparé à d'autres lieux sur la Terre. Leurs habitations étaient de bois et de tôle, de longues baraques avec des préaux, à partager entre plusieurs familles. Une vingtaine d'associations leur proposaient tout un accompagnement et des formations en éducation, santé, agriculture, compétences techniques et professionnelles...

Régulièrement les Ambassades faisaient halte pour recevoir les demandes d'émigration. Longues files papiers en main pour être reçu dans un bureau étroit, face à un fonctionnaire canadien, australien, américain, suédois, norvégien...Le sésame ? Oui ou non ? Le départ ?

Tous un jour partiraient, quinze ans plus tard. Tous les recalés, ou tous ceux qui ne voulaient plus aller trop loin. Des cars les attendront pour un rapatriement forcé vers le Laos. Retour à la case départ. Sans doute pas avec le grand-père ou le vieil oncle, morts là. Mais retour pour les autres. Aller simple pour les enfants nés au camp qui eux, ne seront jamais américains, canadiens, suédois ou islandais. Jamais.



C'est une chose étrange de cotoyer ces exilés quand tu as toi même quitté ton pays d'origine. Quand tu vogues dans le flou, dans l'inter-langage, l'inter-culture et que tu ne sais pas pour combien d'années tu vivras là. Plus tard, beaucoup plus tard, tu repenses à leurs départs avec cette autre conscience qui est venue s'immiscer en toi.

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3 nov. 2010

Quelle enfance ?

Quand je suis arrivée pour la première fois dans un camp de réfugiés, en 1988, c'était pour y travailler sur des programmes d'éducation et de petite enfance. J'avais travaillé en France dans ce domaine et, bien sûr, je ne savais pas où je mettais les pieds.

J'arrivais au Nord de la Thaïlande, dans des camps de réfugiés issus du Laos, des groupes ethniques différents les uns des autres, très. Des chasseurs-cueilleurs pour lesquels la notion de Nation, de Pays, n'existait pas. Seules existaient la montagne et la rivière, nourricières, dans des lieux inaccessibles en voiture, entre Laos et Vietnam.
Ces guerriers solides et cultivateurs d'opium avaient aidé la CIA au moment de la guerre du Vietnam. Retour de bâton hostile en temps de débâcle, le gouvernement du Laos, sous la coupe des Vietcongs, les avaient massacrés ensuite. Une seule issue, la fuite, traverser le Mékong à la nage et trouver refuge sur l'autre rive, en Thaïlande.

Les camps ont été ouverts une vingtaine d'années. Des vieux ancêtres y sont morts, des milliers de bébés y sont nés.


Et bien sûr, je pensais que l'enfance c'était pour tout le monde. Et bien non. La notion de petite enfance c'est un truc inventé par nos sociétés.
J'arrive donc là-bas et je me rends compte que je suis complètement à côté de la plaque. Pourtant ce n'est pas "moi", c'est nous. Cela fait des années que l'association fait un super travail dans plusieurs camps, entourée d'experts, financée par l'Unesco, l'Union Européenne, des ministères, des ambassades et j'en passe...
Il me faudra le choc, le temps. Il me faudra ce gourou magnifique, mon conseiller à l'Unesco Asie-Pacifique, à Bangkok , et notre première rencontre éblouissante pour moi...Il me faudra...apprendre et ôter toutes mes croyances, toutes mes idées, pour arriver à rester et penser que je ne suis pas seulement et totalement inutile*.


Parce que c'est vrai, l'enfance est si différente et le rapport à l'enfance est si relatif d'une culture à l'autre. Et là on atteint des sommets.

Atérée, donc, devant mon incompétence, j'écris à ce gourou dont je ne sais plus le nom, on pourrait dire Kalum. Sri-lankais d'origine et notre protecteur, mon protecteur, garant des contenus et des financements des Nations Unies pour l'éducation. Je lui écris d'un anglais fébrile dès mon deuxième mois sur place pour lui dire que je suis désemparée et que je ne sais pas comment faire sans trop faire de conneries, sans calquer mon occidentalité là où elle n'a aucune pertinence. Que veulent les réfugiés ? Comment travailler autour de la petite enfance pour des personnes qui n'ont pas ce souci, qui ne savent pas de quoi il retourne ?


Pour ces populations, tu es bébé, couvé, allaité, porté, puis tu es enfant. A un an tu joues avec ta première machette. Tu coupes le bambou, tu te coupes le doigt si besoin, on s'en fout. A cinq ans tu es fille qui porte ses frères et soeurs, tu gères. A quinze ans tu es père de famille.

Enfant, tu tombes, tu saignes ? Personne ne vient te relever sauf si tu es de la famille proche. Tu es autonome dès trois ans. Tu te débrouilles, tu suis les autres, tu restes avec ton clan. Tu joues avec la nature, tu tues les animaux, tu regardes les savoir-faire de tes parents et à huit ans tu es apprenti, tu apprends. La ferronnerie  et la création de couteaux,  l'argenterie et la fabrication de bijoux, la culture des plantes médicinales, la broderie et les teintures, etc. La vie se gagne, se prend, pas le temps d'autre chose ou si peu.

J'arrive toute timide dans les bureaux de l'Unesco à Bangkok, c'est Daniel qui m'a amené, le Daniel décrit dans un billet plus haut. Mais j'y vais, au culot. De ma propre initiative j'ai écrit, sans tabou, sans craindre le ridicule. Je m'adresse au top du top. Tout le monde m'a dit qu'il était génial. Waouh. Je ne dirais pas que c'était Gandhi mais cela te donnera une idée. Gandhi en plus rond, la soixantaine. Mais encore plus beau.
Cet homme a une aura, et en même temps il a l'accueil dans la peau. Il sait y faire, je me sens bien tout de suite.
Son bureau est rempli de statuettes et de tissus indonésiens suspendus au mur. Je ne pensais pas qu'un bureau "de directeur" puisse avoir cette allure là, je suis charmée, touchée. Lui, porte toujours une chemise en tissu traditionnel, gaie. Il sait tout, il a tout vu mais il t'écoute comme si tu étais la merveille du Monde. C'est l'intelligence malicieuse qui sort de ses yeux. C'est la bienveillance toute qui est dans son corps et sa voix. 
Il est fier de moi. "C'est exactement comme cela qu'il faut faire. Vous doutez ? Vous allez faire un travail formidable."

Il restera mon étoile, mon ange gardien. Il nous soutient. J'aime aller le voir à Bangkok, je me sens petite reine dans son harem. Une privilégiée de cotoyer un tel homme. Il m'apprend énormément, me montre des projets du monde entier. Il m'invitera à Paris, en Hollande, au Népal, pour participer à des actions de l'Unesco, pour me procurer des documents, pour rencontrer des financeurs.

Je décide de rester après mon premier RDV avec lui, alors que je pensais abandonner.



De la bienveillance d'un être exceptionnel, de l'amour de mes collègues en or, de l'amour de deux amours, du courage et ce destin qui nous met là. Exactement où il faut être.
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P.S. * Plus tard, bien plus tard, j'ai su et vu que toutes mes belles intentions étaient à très courte échelle. J'ai su la dérision de l'action, aussi pensée et respectueuse soit-elle. J'ai eu la grande chance de comprendre qu'être inutile et l'accepter était le cadeau que la vie me faisait. Comprendre cela, le vivre au fond de mes tripes. Oser délaisser les prétentions et l'illusion d'être indispensable ou d'avoir pu changer quoi que ce soit. Alors la vie et moi-même seraient autres, ailleurs, soulagées de ce poids. Quelque chose d'autre pourrait commencer et ouvrir l'inconnu de moi. Peut être, un jour...
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