26 févr. 2021

L'inattendu du bout du bout

 

Le coeur fait tout. Comme un faitout, ustensile de cuisine, dont je ne connais pas la forme exacte mais qui peut tout contenir, mitonner ?
 
Le coeur fait tout, c'est ce que je ressens ce matin en écoutant le message téléphonique de ma tante, la dernière poutre familiale pour moi, de celle des anciens, qui m'ont connus bébé.
Celle-ci celle là à laquelle j'envoyais chaque semaine une carte maison et téléphonais chez elle tous les samedis.
 
Suite à une dégradation notoire ( elle ne tient quasi plus debout même avec appui) et deux chutes rapprochées, ma tante avait pris une dose de somnifères un dimanche soir, espérant enfin s'endormir pour toujours, ce dont elle rêve depuis au moins sept ans. Manque de bol, la femme de ménage l'a trouvée au matin et le Samu a fait son travail, puisqu'il remettent en vie des presque morts.
 
Moralité la voilà alitée depuis un mois à l'hôpital. Mais cette semaine elle a retrouvé sa voix et a pu faire deux phrases via le téléphone du service entouré de plastique. ( Du coup elle ne m'entend pas). Et moi j'ai la chance chaque semaine d'être chaleureusement accueillie au téléphone par le personnel. Hôpital Broca, Paris 13eme, merci merci merci.
 
Un courrier, ai-je pensé ? Mais oui, sans problèmes, m'a-t-on répondu.
 
Ce matin j'écoute le message de ma tante qui a reçu cette carte postale avec un GROS tournesol ( elle ne voit presque plus, tu te rappelles, je dois faire en fonction). Et tout change, mon coeur bondit et veut tout faire et refaire, quelque chose émerge de notre vie d'avant, de nos échanges réguliers, de sa joie de recevoir un signe. 
 
C'est possible, me dit l'espoir. Inattendu pour moi cet espoir. Je ne me l'étais pas autorisé, je n'osais pas envoyer un courrier, j'avais rayé de ma vie cet essentiel entre nous, je me disais " J'écrirai à nouveau quand elle sera chez elle ?". Mais quand ? Jamais ? Quand ?
 
L'espoir. L'espoir inattendu auquel j'ai donné un coup de pouce. L'espoir est toujours prêt à venir vers nous ? L'espoir, sur lequel, au fond, on peut, on doit, compter jusqu'au bout du bout de la vie, comme une force qui n'a pas de minuscule ou de "c'est trop tard" ou de pas assez, pas maintenant, regarde le noir autour, regarde la douleur des gens. L'espoir comme on se jette à la mer quand le bateau prend l'eau. 
 
Mieux vaut toujours mourir avec de l'espoir que sans. C'est évident.

21 févr. 2021

S'étonner

 Sans doute me suis-je perdue. Ce sentiment est étrange.

J'écoute cette musique, j'écoute un concert en écrivant. Une batterie vibrante, une voix de bronze, des trompettes ardentes brûlantes jusqu'au ciel. Je veux que personne ne me dérange. Il monte l'escalier, dit qu'il aime cette musique qui lui dit quelque chose. Il redescend.

Sans doute me suis-je perdue un long moment. Long je ne sais comment. Je me suis vue, mais pas trop souvent, je me suis croisée, l'autre que j'étais, et je n'étais pas sûre de pouvoir ou vouloir la retrouver un jour. Peut-on totalement basculer ? Que faisait-elle avant, celle là ? Impulsive qui peignait, voire même écrivait. Celle là était moi. Celle là sera-t-elle là, comme l'oiseau fait son nid chaque printemps ?

Mon désert était vide, sec, je montais à cru sur les jours les uns après les autres. Comme après un attentat, une bombe, paralysée. Je ne sais rien en dire. J'ai pensé changer, déménager, j'ai pensé qu'avec vingt ans de plus ou dix, je n'aurais pas hésité. Je n'aime pas l'âge. Je n'aime pas la raison. On peut dire ce qu'on voudra mais patienter, réparer, recoller son âme, s'enkyster, souffrir et attendre et rester, non.

Ce matin, c'est cela que je voulais dire, ce matin j'ai taillé le sureau, je suis allée dans le jardin de la voisine, la voisine est sympa, et son jardin toujours ouvert. Elle me prête sa longue perche coupante. Elle m'a permis de passer par chez elle, car le sureau envahi son jardin et je devais y démarrer la coupe. Cet arbre est maintenant large et haut de toutes parts et son tronc est composé de trois morceaux qui poussent sur la palissade depuis des années. Personne ne les a vus dans le fouillis de la haie. Mais l'année dernière j'ai vu. Les troncs entremêlés poussent, ont déformé la palissade qui est presque à s'ouvrir devant eux pour que l'arbre s'échappe vers la voisine. Une fuite en avant, un passage en force discret, rempli d'effort, de  liberté. J'ai donc décidé de tailler tout ce qui s'élance vers le haut, d'élaguer un maximum, du côté de ma voisine, pour arriver au coeur. Faire face à ces troncs qui éclatent le bois, défoncent tout, tranquillement, pas par à coups, force tranquille, définitive, et enfin j'arrive à eux. Je les mets à découvert. Les voilà pris sur le fait, cuits comme des rats. Je sais qu'il faudra une scie, et encore, une scie spéciale, Bernard l'a dit, il va nous la prêter. Pas question de tronçonneuse, leur bruit me fout la nausée. On verra. Rien n'est sûr. Tout repoussera et je voudrais que ce sureau revienne vers mon jardin à moi.

Les trois lascars sont découverts, bois épais collés-serrés, face au soleil, comme des potes qui faisaient leur affaire. Je ne sais comment la palissade résiste à leur assaut. Des planches sont cassées, d'autres tordues, et plissées. Le bois se tord madame, le bois se tord et se plisse, oui. J'ai fait cette coupe ce matin et j'ai à peine déjeuné pour finir dans la foulée de l'élan, c'était ma mission du jour, quand j'ai un truc en tête j'aime le faire aussitôt, car je porte l'énergie et je sens de ce que je vais faire, c'est comme un geste qui vient de loin. Je me suis demandée ce matin quelle éducation permet cela. L'impulsion, l'adéquation en une prise, un mouvement, une décision, claire et maintenant. Ce qui doit être bien fait doit être fait promptement, dans la lucidité de l'éclair. Le mouvement d'une vie, d'un saut. Décider. 

Décider. Décider. Les mois passés ont tourné autour de ce verbe. Décider, acter. Ou pas. Etre celle-ci ou celle-là. Circonstances atténuantes à évaluer. Attendre et penser, envisager des solutions qui vont prendre un peu de temps. Néanmoins j'ai tracé dans ma mémoire des points à toujours relier, des frontières, des barrières, des sécurités, des certitudes d'un nouveau temps, de la soixantaine devant, j'ai posé mes conditions à moi-même. Je n'oublierai jamais les mois de déroutes, le sentiment de n'être pas à ma place, pas comme je suis, pas comme il faudrait, le sentiment de trop de décrochages devant le miroir.

Un matin, de retour de voyage où j'ai fait dérouler l'autoroute sous mes roues et c'était si joyeux, un matin j'ai retrouvé ma tête. Dans le miroir j'ai dit Assez de cette frange, de ces cheveux, de ces désolations morbides, de ces indécisions molles, j'ai retrouvé ma tête, mes cheveux, et décidé que seule je déciderai. Je déciderai. Je porte maintenant cette décision, graine profonde, projet à garder, oiseau à cajoler. M'étonner.


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6 févr. 2021

Elle dessine

 Je ne l'avais pas vue prendre les feutres depuis quelques mois. Pas comme ça.

L'enfant a eu deux ans à la fin de l'automne. Avant elle passait d'un feutre à l'autre à vitesse grand V ( elle aime les feutres plus que les crayons), bidouillait sur la feuille blanche avec rapidité et excitation, surtout pour lâcher le feutre sans le reboucher, sur la table ou au sol, et en reprendre  un autre les yeux fermés, pour le geste, la nouveauté. Dessiner c'était surtout découvrir les outils, pastels, crayons, feutres, stylos, leur matière, la prise en main, encore pataude, les bouchons qui roulent, tout qui tombe par terre, et entre toutes ces roulades, des traits sur la feuille qu'elle ne savait pas tenir de l'autre main et qui valsait, elle aussi, sur la table. Toute cette activité obligeait à surveiller de près ce petit mammifère, et à l'obliger gentiment pour ne pas laisser derrière elle un Beyrouth du dessinateur en herbe, un bazar bien en règle, du matos dans tous les coins, tandis que Mademoizelle n'y était restée que quelques minutes et repartait, feu follet vers d'autres amusements.

Quelle ne fut donc pas ma surprise hier de la voir dessiner, entre sa soeur et moi. Une feuille blanche sur la table basse, elle prend un gros feutre, le débouche en posant doucement le bouchon sur la table et je la regarde. Elle est un peu éloignée de la table, debout, le buste penché, les fesses en dehors, les bras espacés décollés du buste, elle vient calmement vers la feuille, le stylo bien planté dans sa main et là elle s'envole, danse un peu, se fait légère et dépose un nuage de trait, un pianissimo tout du long de la feuille, appuyant le moins possible, concentré comme un bébé tomate dans son tube. Elle a une idée en tête, elle y pense, elle s'applique. Un trait, deux traits, plusieurs de posent doucement les uns proches des autres. La feuille bouge moins puisqu'elle ne subit pas un ouragan vertical. 

Mademoizelle a une main sur le feutre, l'autre est toujours au bout d'un bras qui s'écarte du corps et suit l'effort, papillon d'une aile. Je suis bluffée, je ne la reconnais pas, je ne l'ai jamais vue dessiner comme ça. Ensuite, son corps se colle à la table qui lui arrive au ventre et elle dresse le feutre, c'est un autre feutre qu'elle a choisi. Et voici les petits points, chacun des points est conçu dans son cerveau, et prend le temps d'arriver à pic. Finies les giboulées éruptives. Elles sont là, elles reviendront, mais elles accueillent maintenant les accalmies, les précisions recherchées, attendues. Elle ne quitte pas des yeux sa feuille, elle évalue ce qu'elle fait, elle est contente, son visage est l'accomplissement même, la joie des réussites, un soleil dedans. "Pour papa, ça" dit-elle en posant la feuille sur la table d'à côté. Je note ce qu'elle vient de dire, au crayon léger, en bas de son dessin. Je la félicite moultement, et lui rappelle qu'on va reboucher quand même les feutres, mais elle en sourit et ne court plus ailleurs. Feutres et bouchons attendent sagement, ne sont pas partis en guerre extraterrestre, n'ont valdingué nulle part, soldats au garde à vous sur la table. La petite fille a deux ans. L'éternel ravissement.


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