Quelle enfance ?

Quand je suis arrivée pour la première fois dans un camp de réfugiés, en 1988, c'était pour y travailler sur des programmes d'éducation et de petite enfance. J'avais travaillé en France dans ce domaine et, bien sûr, je ne savais pas où je mettais les pieds.

J'arrivais au Nord de la Thaïlande, dans des camps de réfugiés issus du Laos, des groupes ethniques différents les uns des autres, très. Des chasseurs-cueilleurs pour lesquels la notion de Nation, de Pays, n'existait pas. Seules existaient la montagne et la rivière, nourricières, dans des lieux inaccessibles en voiture, entre Laos et Vietnam.
Ces guerriers solides et cultivateurs d'opium avaient aidé la CIA au moment de la guerre du Vietnam. Retour de bâton hostile en temps de débâcle, le gouvernement du Laos, sous la coupe des Vietcongs, les avaient massacrés ensuite. Une seule issue, la fuite, traverser le Mékong à la nage et trouver refuge sur l'autre rive, en Thaïlande.

Les camps ont été ouverts une vingtaine d'années. Des vieux ancêtres y sont morts, des milliers de bébés y sont nés.


Et bien sûr, je pensais que l'enfance c'était pour tout le monde. Et bien non. La notion de petite enfance c'est un truc inventé par nos sociétés.
J'arrive donc là-bas et je me rends compte que je suis complètement à côté de la plaque. Pourtant ce n'est pas "moi", c'est nous. Cela fait des années que l'association fait un super travail dans plusieurs camps, entourée d'experts, financée par l'Unesco, l'Union Européenne, des ministères, des ambassades et j'en passe...
Il me faudra le choc, le temps. Il me faudra ce gourou magnifique, mon conseiller à l'Unesco Asie-Pacifique, à Bangkok , et notre première rencontre éblouissante pour moi...Il me faudra...apprendre et ôter toutes mes croyances, toutes mes idées, pour arriver à rester et penser que je ne suis pas seulement et totalement inutile*.


Parce que c'est vrai, l'enfance est si différente et le rapport à l'enfance est si relatif d'une culture à l'autre. Et là on atteint des sommets.

Atérée, donc, devant mon incompétence, j'écris à ce gourou dont je ne sais plus le nom, on pourrait dire Kalum. Sri-lankais d'origine et notre protecteur, mon protecteur, garant des contenus et des financements des Nations Unies pour l'éducation. Je lui écris d'un anglais fébrile dès mon deuxième mois sur place pour lui dire que je suis désemparée et que je ne sais pas comment faire sans trop faire de conneries, sans calquer mon occidentalité là où elle n'a aucune pertinence. Que veulent les réfugiés ? Comment travailler autour de la petite enfance pour des personnes qui n'ont pas ce souci, qui ne savent pas de quoi il retourne ?


Pour ces populations, tu es bébé, couvé, allaité, porté, puis tu es enfant. A un an tu joues avec ta première machette. Tu coupes le bambou, tu te coupes le doigt si besoin, on s'en fout. A cinq ans tu es fille qui porte ses frères et soeurs, tu gères. A quinze ans tu es père de famille.

Enfant, tu tombes, tu saignes ? Personne ne vient te relever sauf si tu es de la famille proche. Tu es autonome dès trois ans. Tu te débrouilles, tu suis les autres, tu restes avec ton clan. Tu joues avec la nature, tu tues les animaux, tu regardes les savoir-faire de tes parents et à huit ans tu es apprenti, tu apprends. La ferronnerie  et la création de couteaux,  l'argenterie et la fabrication de bijoux, la culture des plantes médicinales, la broderie et les teintures, etc. La vie se gagne, se prend, pas le temps d'autre chose ou si peu.

J'arrive toute timide dans les bureaux de l'Unesco à Bangkok, c'est Daniel qui m'a amené, le Daniel décrit dans un billet plus haut. Mais j'y vais, au culot. De ma propre initiative j'ai écrit, sans tabou, sans craindre le ridicule. Je m'adresse au top du top. Tout le monde m'a dit qu'il était génial. Waouh. Je ne dirais pas que c'était Gandhi mais cela te donnera une idée. Gandhi en plus rond, la soixantaine. Mais encore plus beau.
Cet homme a une aura, et en même temps il a l'accueil dans la peau. Il sait y faire, je me sens bien tout de suite.
Son bureau est rempli de statuettes et de tissus indonésiens suspendus au mur. Je ne pensais pas qu'un bureau "de directeur" puisse avoir cette allure là, je suis charmée, touchée. Lui, porte toujours une chemise en tissu traditionnel, gaie. Il sait tout, il a tout vu mais il t'écoute comme si tu étais la merveille du Monde. C'est l'intelligence malicieuse qui sort de ses yeux. C'est la bienveillance toute qui est dans son corps et sa voix. 
Il est fier de moi. "C'est exactement comme cela qu'il faut faire. Vous doutez ? Vous allez faire un travail formidable."

Il restera mon étoile, mon ange gardien. Il nous soutient. J'aime aller le voir à Bangkok, je me sens petite reine dans son harem. Une privilégiée de cotoyer un tel homme. Il m'apprend énormément, me montre des projets du monde entier. Il m'invitera à Paris, en Hollande, au Népal, pour participer à des actions de l'Unesco, pour me procurer des documents, pour rencontrer des financeurs.

Je décide de rester après mon premier RDV avec lui, alors que je pensais abandonner.



De la bienveillance d'un être exceptionnel, de l'amour de mes collègues en or, de l'amour de deux amours, du courage et ce destin qui nous met là. Exactement où il faut être.
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P.S. * Plus tard, bien plus tard, j'ai su et vu que toutes mes belles intentions étaient à très courte échelle. J'ai su la dérision de l'action, aussi pensée et respectueuse soit-elle. J'ai eu la grande chance de comprendre qu'être inutile et l'accepter était le cadeau que la vie me faisait. Comprendre cela, le vivre au fond de mes tripes. Oser délaisser les prétentions et l'illusion d'être indispensable ou d'avoir pu changer quoi que ce soit. Alors la vie et moi-même seraient autres, ailleurs, soulagées de ce poids. Quelque chose d'autre pourrait commencer et ouvrir l'inconnu de moi. Peut être, un jour...
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