26 janv. 2011

V.I.P to Norway

Un jour j'ai voyagé en avion  sans avoir acheté le billet. C'est une délicieuse sensation que d'arriver à Orly avec juste un léger bagage, d'aller au guichet où on t'a dit d'aller. Le panneau annonce "Stavanger", avec une heure de départ. Tu dis juste ton nom, tel un sésame,  et on te donne un billet et une fiche d'embarcation. Mata Hari tu es, une voyageuse incognito en place V.I.P, une very importante personne. Tu monteras dans le jet d'une société pétrolière, de celles qui ont des plateformes de forage dans la Mer du Nord. Ainsi tu arrives au sud de la belle Norvège en plein mois de novembre et D. t'y attend.

D. travaille pour ladite société, qui a ses écoles privées pour les chérubins du personnel. L'avion est presque vide, pas de problème, il est réservé au personnel et leurs amis, deux vols par semaine, toujours le même jour, à la même heure. D. a indiqué mon nom et le jour J. à la compagnie, et voilà, Mata s'envole en V.I.P, very impressionnée indeed.

D. c'est "L'ami d'amis". Odile et G. se sont mariés, je suis témoin et amie d'O.  Quant à D. c'est l'ami, et témoin, de G. En 1991 nous voilà célibataires tous les deux, lui et moi. Tiens ? Cela ferait un accord parfait, une sonate à quatre doigts de ma main : O et G + lui et moi. Des amis hors pair qui se connaissent bien. 

Non, ça ne marche jamais avec moi ces plans là, zut. Dix ans auparavant il y a eu  un scénario identique mais avec d'autres personnages dont B.... Oh le beau, toujours en mer sur des bateaux, étudiant aux beaux arts avec Patrick, le fiancé de mon amie ! L'amie avec laquelle je cohabite et étudie au Havre, en 1979. Elle retourne les fins de semaines chez eux, à Caen. Parfois elle m'emmène et là on est quatre, le plus souvent. B et Patrick, elle et moi. On est beaux, on est jeunes, ils sont des hommes plein d'inventivité, d'art et d'humour et B. a des yeux bleus et un air tendre et je ne demande qu'à...Un soir, un seul, il sera dans mon lit, sur un matelas une place, au sol, et à quelques encablures dans la même pièce, les fiancés sur un matelas une place aussi. Mais B. ne m'aime pas, j'ai ses cuisses contre mes cuisses, son cou dans mon cou. Mais rien d'autre. Bien sûr je ne dors pas et le lendemain je jette des galets dans la mer, grognon. Fini le plan B. 

Plus de dix ans après, le plan D. a de la classe. Brun, nerveux, intelligent, lui c'est la montagne, pas la mer. Moi c'est comme il veut, je ne suis pas loin de tout vouloir. Un mois plus tard je pars travailler au Cambodge. Mais il est voyageur. Et c'est un ami et l'ami de mes amis. Et je passe six jours en Norvège, chez lui.

Oh comme ce pays est doux ! Tout est facilité et aimable. Les voitures s'arrêtent pour te laisser passer alors que tu n'as même pas encore le pied sur le passage piéton. Tout est calme. Les petits enfants ont des casques pour pédaler sur leurs petits vélos, et en 91 ce n'est pas courant en France ces casques pour cyclistes, pas du tout. Je découvre une société disciplinée et accueillante. Même le Québec paraît brouillon en comparaison. Stavanger est un port croquignolet, le poisson abonde. Les rues piétonnes se remplissent des lueurs de Noël. Dans les boutiques de décorations et de bougies j'ai envie de tout acheter. Un choix époustouflant.

Dans les supermarchés le choix de nourriture me ravit : produits bio à gogo, céréales en pagaille, poissons fumés par tous les bouts, biscuits épicés, laitages géants. J'ouvre des grands yeux sur ce conte de fées. Je suis un lutin qui vagabonde, tout est facile. Près de la maison il y a même une piscine extérieure avec sauna, ouverte de 6h à 22h. L'eau y est très chaude, la fumée s'évapore, j'y vais le matin, nous sommes quatre à y nager sous un soleil d'acier. Il fait entre zéro et un peu moins.

La société propose des jolis chalets en location,  près d'un fjord. Nous y passons la fin de semaine. La neige est tombée, elle monte jusqu'aux genoux. Les monts se reflètent dans l'eau limpide exactement comme dans un miroir, comme sur les photos. Celles que je n'ai pas prises, en ce temps là j'en prenais si peu !
Le chalet est confortable, tout en bois clair, somptueux. Mais D. ne m'aime pas, ne sera pas amoureux. Sous la couette norvégienne, malgré nos essais, ce n'est pas de l'amour qu'il me fait, pas le vrai et nous savons ce qu'il en est. Nous serons donc sincères, je serais donc un peu déçue.

Dans un recoin de chez moi je garde précieusement un vestige de mon novembre norvégien, deux bougeoirs et leur décoration.


"C'est moche" me dit Lui, ici, mais il ne sait pas et je souris. "Non, moi j'aime", je lui dis, têtue, bien sûr. Il ne sait pas ce qu'est ma vie sans lui.
Qu'est-il advenu de moi ? Deux mois plus tard en cette Asie intime je rencontre la passion de ma vie. D. va , lui, nouer une relation secrète avec la femme d'un ami cher. Cela le mène à sa perte trois ans après. Il prend sa voiture et roule dans le vide, sur les routes de France, déchiré. Il fait 500 kms et frappe à ma porte, lyonnaise en 96. Il a des yeux de cocker battu. Nous dînons  au restaurant, tous les trois. Nous deux et lui, si malheureux. Un moment nous sommes seuls. Il me prend la main et me demande
" Alors tu es heureuse ? Ca y est ? Tu es sûre ?"
A ce moment là, je suis sur un nuage de ma vie, l'amour dans la poche, rayonnante je dis
- Oui, oh oui ! Enfin, quel bonheur, enfin avec lui !
- C'est bien, tu vois si c'était à refaire...
Et puis tout bas, marmonnant dans sa barbe qu'il ne rase plus ( il est un errant qui ne se regarde plus dans un miroir ) il glisse  "J'ai sûrement raté quelque chose"

Nous ne savons pas que dix mois plus tard je dois fuir, loin, très loin,  mon amour qui me chasse. Je suis errante à mon tour. Oui, ce sera mon tour d'être perdue. Tournent les manèges, plonge la vie. Plus tard il rencontre la mère de ses deux filles dont il est gaga  aujourd'hui. 

Plus tard, moi...
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18 janv. 2011

Les valises

Je suis née auprès de gens curieux de tout qui aimaient bouger. C'est ainsi, je suis tombée dedans. Comment cela se passe -t-il ? Petite je devais sentir cette excitation monter au fil des jours, sans doute.
Un genre d'adrénaline.
D'abord on fixe une date et un lieu. C'est comme cela que tout commence.Est-ce que cela s'appelle un projet ? Je ne sais pas. Peut être une destination. Et l'idée qu'on va bouger s'installe comme un démon dans chaque recoin de ton esprit.
Nous allions souvent dans les lieux plutôt amis, connus, familiaux, et sinon j'avais aussi le luxe et la chance de séjourner dans des hôtels ( j'en suis restée amoureuse, enfin ceux qui sont corrects, avec un minimum de confort vital...). Voiture, train, bateau, avion nous prenions.

J'ai toujours été indépendante et solitaire, avec les valises c'était pareil. Je pense qu'à huit ans je n'avais besoin de personne pour les faire et les boucler. Les deux "grands" partis dès leurs dix-huit ans, je me suis retrouvée seule et autonome dans la maison très vite, pour tout et pour voyager itou. J'avais ma propre valise, ma trousse de toilettes. La veille, ma mère venait voir si j'avais besoin de quelque chose ou de quelqu'un. Je n'avais pas besoin. Ma propre valise à la main, je l'amenais devant la porte d'entrée bien avant l'heure de partir. Et pas besoin de me secouer comme un prunier dans le lit pour partir aux aurores. Prête comme un petit soldat. Lavée, habillée, guillerette, impatiente et silencieuse, observant ces adultes nerveux et inquiets de tout fermer, de tout vérifier et mon père dans la voiture d'énumérer ce que ma mère aurait pu oublier de ses affaires, parce que lui ne faisait guère ses valises seul. Ces hommes là, de cette génération là. Ces femmes là...

 Bretagne sud, de gauche à droite : ma mère, mon père me portant, les deux grands, ma grand-mère paternelle-québécoise.


Moi je venais d'une autre planète. J'en avais eu confirmation dans un livre de la collection Rouge et or . "Tombée du ciel", c'est le titre. C'est l'histoire de Mo, petite fille tombée d'une planète nommée Asra, et recueillie par des enfants terriens. Mo a un très beau collier de perles grosses et translucides.


Et sur sa planète "On ne pleure jamais" dit-elle aux enfants. 

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1 janv. 2011

Se réveiller dans le Monde

Ce matin 1er janvier à 4h du matin mes yeux sont ouverts, ou bien c'est mon esprit. Il vagabonde.
Je pense à mon amie du Pacifique Sud pour laquelle la journée est en plein : 10 heures de plus.
Je pense aux amis des Amériques, des côte Est ou Ouest ( un autre Pacifique...) pour lesquels c'est la nuit et c'est encore hier : 6 heures minimum de moins.


Des petits atolls finissent leur jour dans les océans verts pendant que je petit dejeûne. Ces décalages horaires me cassent quand je vais vers eux, d'un côté comme de l'autre de l'horloge. Tu es zombie pendant deux jours.

A Montréal avec I. dans son bed and breakfast, cela ne la dérangeait pas, au contraire. On se retrouvait une tasse à la main dans la nuit québécoise à regarder le petit jour et à prendre le frais avant que la chaleur d'aout nous colle sur place. Et même ensuite, très souvent, sans doute à cause de cette chaleur à venir, sans doute à cause des insomnies de mon amie et sûrement parce qu'on ne s'était pas vues depuis 25 ans, chaque petit matin nous étions ensemble entre terrasse et jardin, son café italien fumant dans la cuisine.
L'unique autre personne hébergée là dormirait jusqu'à 9h bien  passés. Il était entrain de s'installer à Montréal et de chercher un appart, un condo. Charmant "pur british" et alcoolique, il rentrait toujours très très tard le soir, et on ne risquait pas de le réveiller. 

Seule Maya, la chienne de mes rêves, sur laquelle j'ai pleuré en partant, nous rejoignais, toute heureuse.
Le jour se levait, tendre, dans le jardin de la belle maison située près de l'université UQuAM, l'Université du Québec à Montréal.  Je ne sais plus s'il y a le U dans ses initiales que tout le monde connaît comme du petit pain, comme du bagel, comme des donuts. 




Se lever tôt en vacances et être prêt à vadrouiller, à ne rien faire, le corps libre sans destination, sans destinée autre que tout dévorer en pleine face, tout retenir et puis tout laisser tel quel derrière soi.
Vagabonder comme chez soi et dans cette ville qui est comme une mère et une soeur pour moi. Qui trouble de ses mystères, de ce passé familial que je ne connais pas, de cette grand-mère née là, de ses soeurs, de son père aventurier sur les bords, parti vers 1870 ou 80 ? pour ce continent qui promettait la lune.


Moi je me vois avec eux dans les hameaux devenus villages au bord du st Laurent où naquit cette famille . De bois, de boue, de feux,  d'hivers et de moustiques. De chevaux et de poneys, d'usines nouvelles où cet arrière-grand-père travaillait, de premières locomotives crachotant leurs fumées et de peuples premiers (comme on dit si bien là-bas) assassinés.
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12 déc. 2010

Hanoï

Décembre 1996, je vis au Laos, pays voisin, alors un réveillon à Hanoï, Hum, bonne idée ?
Une amie de France est venue, nous partons pour dix jours. Le collègue vivant à Hanoï nous a réservé un chouette petit hôtel.


Je me rends compte que j'ai du mal à parler de ce séjour qui m'a tellement plu. En plus je n'ai que peu de vieilles photos, à l'époque de l'argentique je photographiais parcimonieusement.
Je n'ai pas de photos de la foule dans les rues et de la circulation à deux roues. Je n'ai pas de photos du quartier des artisans, une rue par métiers. Je n'ai pas de photo du grand lac et son temple, où les gens se réunissent à 5h du mat' pour le Taï Chi Chuan.

Tant pis. En fait, il faut aller à Hanoï, il faut y aller.
En 1992, j'avais passé deux jours à Ho Chi Minh Ville/ ex Saïgon. A peine le temps de passer le choc. Je vivais au Cambodge et le simple survol en avion entre les deux pays m'avait fait comprendre l'incompréhensible. D'en haut, dès les nuages, la frontière est nette. Tu vois la terre khmère,aride et sèche, et en quelques kilomètres, là, en dessous, le paysage se transforme comme par magie en une verdure acclimatée, des plantations, des tissus d'irrigations. Deux mondes qui se se révèlent déjà depuis l'avion.

Comment font-ils ces vietnamiens pour transformer tout ce qui est sous leurs pieds et dans leurs mains en du productif, du beau, du vivant, de l'utile ?

Ils apprennent, ils bossent, ils sont ingénieux et tenaces, rien ne les arrêtent. C'est cela qui m'a le plus frappée tant au Sud qu'au Nord. Et ils lisent. Partout, même la petite vendeuse de fruits, même la mamie avec ses binocles, assise sur le trottoir : c'est un pays de lettrés et même si tu ne sais rien de son Histoire, tu le sais si tu regardes. D'autant plus si tu connais les pays voisins. La différence est nette.
Ici on lit, on apprend, on écrit, on en veut, on ne renonce jamais. Ici il y a toujours une solution, on cherche, on invente, on ne sera jamais vaincu.

C'est une évidence, cela se sent, se respire au Vietnam. Tellement que je me suis demandée si les américains avaient été aveugles de ne pas le sa-voir, stupides de s'acharner tant sur cette guerre perdue d'avance. Car ce peuple est fort si fort et si étonnant. Et si intelligent et créatif !


Y faire du vélo est une expérience hors pair. Tu te glisses dans la foule compacte et au début tu es maladroit car tu fonctionnes par à coups, par force. Non, il faut glisser comme sur une patinoire et croire en ta belle étoile. C'est une émotion divine que de rouler en vélo à Hanoï. J'en garde des visions célestes comme ce jeune homme assis en amazone derrière le vélo de son ami ( beaucoup de monde sur les portes-bagages ), en costume gris, voletant comme un ange, beau, les jambes relevées et légères, souriant, discutant. Une plume posée là sur le porte-bagages, la grâce même.

Mon coeur s'est soulevé du matin au soir entre Hanoï et la baie d'Halong et les autres balades à la journée sur des rivières, des lacs, vers des temples. Balades en petits groupes car les déplacements individuels n'étaient pas autorisés. Le contrôle des touristes est très prégnant. Et je dois dire que j'ai aimé ce genre de mépris aussi dans les yeux des vietnamiens, du moins aucune condescendance...Non tu n'es pas le petit roi comme dans les pays frontaliers où je vivais, plus à L'Ouest. Ici tu fus ennemi, tu fus battu à plates coutures et tu n'es pas "supérieur". Ouf.

Aller. Il faut aller dans ce pays qui est si surprenant. S'assoir sur les petites tables des trottoirs ( ce sont comme des meubles de maternelle, pour nous), boire le phô, qu'on prononce "feu" mais avec un son guttural incroyable. Et regarder, regarder, comme j'aime le faire. Puis marcher et s'empiffrer de beignets de bananes vendus sur un vélo.


Mes émotions sont restées intactes. Pas besoin de rester longtemps à Hanoï pour être changé à jamais.
J'ai démarré l'année 1997 dans le restaurant école Hao Sua. Un endroit très joli, où j'ai dansé avec Tang , peintre d'origine vietnamienne qui cherchait à retrouver son pays. Mais pas facile. Plus tard j'ai aussi dansé sur un bateau dans la baie d'Halong, avec un groupe d'italiens qui avaient apporté leurs cassettes !Sensa vergogna...L'italien voyage avec l'Italie, no ?
Et j'ai, bien sûr, regardé les merveilleux pratiquants de Taï chi avec émerveillement, sans me douter une seconde que cet art martial serait mon guide trois années plus tard. 
Oui, quand on voyage on engrange sans le savoir. On met dans sa poche tant de secrets, tant de découvertes. Nous n'en n'avons pas toujours conscience sur le moment. Il y a tant à respirer, à ressentir, on est tout entier dans l'instant. Plus tard l'instant prend son volume et tout son sens, simplement, naturellement, sans qu'on choisisse ni ne décide vraiment. Ni le pourquoi, ni le comment.

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4 déc. 2010

Décembre, Hanoï

Décembre c'est le mois où j'allais.

Le mois où j'ai repris l'avion  car après la Thaïlande, le Cambodge, pour y démarrer l'année 1992.
Décembre c'est Hanoï, finir l'année 1996 là-bas, danser avec Tang, le peintre charmeur comme un serpent.
Hanoï est une ville fabuleuse, je vais te mettre des photos ici dans quelques jours, si tu veux.
A l'orée du matin au bord du grand lac les gens viennent faire du taï chi chuan, beaucoup d'anciens, hommes et femmes. C'est une atmosphère extraordinaire, que je n'oublierai jamais. A l'époque je n'avais pas encore pratiqué cet art martial, outil de la médecine chinoise, un formidable compagnon de vie et de santé.

Hanoï en vélo, Hanoï à pied, seule, des heures durant. Oui, je vais revenir te dire. Maintenant que j'ai commencé, j'ai envie de t'en raconter un chouïa, c'est une chose tellement belle, il faut la partager.

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24 nov. 2010

Les cartes qu'on garde



Des travaux chez moi m'ont obligé à dépouiller un mur de sa mosaïque de cartes postales. Pas toutes passées par la poste, d'ailleurs, certaines ramenées en trophée, comme des photos.




Mon chat adore que j'étale des paperasses au sol


Et moi je regarde ces instantanés de vie, d'autres mondes possibles. Je ne suis pas allée dans tous ces lieux, pas tout à fait.
Mais ils ont le goût de la nostalgie, ils évoquent des souvenirs puissants. Ils chantent, ils appellent.





La Corse, la Bretagne. Je les mets au même niveau, au Top du niveau.
La mer normande, celle de l'adolescence et des amis. Tant de beaux jours. Les falaises qui plongent dans la mer. Les gris, les bleus, les ocres de la terre qui tombe dans l'eau, d'en haut.
Montréal sous toutes les saisons mais que je ne connais qu'en été et automne. Il faudra donc...
San Francisco, ta ville, Maya, grâce à toi je l'ai découverte. Et quelle ville ! Et ses côtes, le "Pacifique" si mal nommé, comme dit Madame Groult ! Car il enrage, il fouette, il décoiffe. Là-bas, il m'a épatée.
Les groupes ethniques de Thaïlande. Pour ne jamais oublier à quel point des personnes vivent tellement autrement que nous. Je veux toujours les avoir sous les yeux.
Vanuatu et l'autre Pacifique d'une autre amie, pacifique et chaud ce sud là. Des échelles de bambous fabriquées pour s'y jeter, le saut à l'élastique en ses origines ! J'ai aussi la Tasmanie d'Allison, mon australienne. De ces îles incroyables, peut-on rêver plus au bout du monde ? Perdue de vue, perdue d'écriture cette A. là. Pourtant quelle femme !! Trop loin ?



Est-ce qu'on a tous chez nous un puzzle de bouts du Monde ?
J'ai une vraie affection pour les images. Je rêve en les voyant, je me projette dedans, je sors de chez moi, je suis une autre. 
Est-ce qu'on aime ça ?



Le chat avec ses pattes fait son choix, comme on laisse voguer son doigt sur une carte ouverte.

21 nov. 2010

Les destins croisés



Le goût d'apprendre est pour tout le monde. Finalement, où que l'on soit, je me demande si ce n'est pas cela le moteur d'un autre monde possible, la source de la vie.

Lors de ma première expérience en Asie du Sud-Est, près du Triangle d'Or, au Nord de la Thaïlande, l'association travaillait sur plusieurs domaines d'éducation. La population de groupes éthniques laotiens était destinée à retourner un jour au Laos, retraverser le Mékong dans l'autre sens. Se réinsérer dans un pays qui aurait changé, qui voudrait cadrer ses groupes autrefois anti gouvernementaux, ces chasseurs-cueilleurs sans Nation.
Alors les adultes apprenaient le laotien, langue étrangère pour eux. Dans leurs tribus seule la langue orale prédomine et ce n'est pas la langue nationale. Un problème récurrent partout dans le Monde.


Pour que les femmes puissent aller à l'école, on s'occupait donc de leurs petits. Ensuite, l'association a eu aussi en charge de remettre sur pied l'école primaire et son milliers d'élèves.

Les camps de réfugiés sont sous l'égide de l'UNHCR, le Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies. Ils gèrent la logistique de base et l'approvisionnement en nourriture. Vaste programme. Hordes de personnes attendant les camions qui amènent, tel jour le riz, tel jour la volaille, tel jour le poisson, etc...

La vie s'installe. Aucun camp dans le Monde ne se ressemble, je pense. L'association travaillait dans trois camps en Thaïlande, avec chacun sa population issue du Laos et chacun son organisation, son allure. Grand, petit, encerclé de barrières ou pas, petites maisons ou longs baraquements. Là où je travaillais, le camp était encerclé de barbelés sur un terrain plat et poussiéreux. A l'entrée tu montrais tes papiers, ton autorisation de travailler là aux militaires thaïs, des gens qui ne rigolent pas. Mais les réfugiés vivaient correctement sur le plan nutritionnel et sanitaire, comparé à d'autres lieux sur la Terre. Leurs habitations étaient de bois et de tôle, de longues baraques avec des préaux, à partager entre plusieurs familles. Une vingtaine d'associations leur proposaient tout un accompagnement et des formations en éducation, santé, agriculture, compétences techniques et professionnelles...

Régulièrement les Ambassades faisaient halte pour recevoir les demandes d'émigration. Longues files papiers en main pour être reçu dans un bureau étroit, face à un fonctionnaire canadien, australien, américain, suédois, norvégien...Le sésame ? Oui ou non ? Le départ ?

Tous un jour partiraient, quinze ans plus tard. Tous les recalés, ou tous ceux qui ne voulaient plus aller trop loin. Des cars les attendront pour un rapatriement forcé vers le Laos. Retour à la case départ. Sans doute pas avec le grand-père ou le vieil oncle, morts là. Mais retour pour les autres. Aller simple pour les enfants nés au camp qui eux, ne seront jamais américains, canadiens, suédois ou islandais. Jamais.



C'est une chose étrange de cotoyer ces exilés quand tu as toi même quitté ton pays d'origine. Quand tu vogues dans le flou, dans l'inter-langage, l'inter-culture et que tu ne sais pas pour combien d'années tu vivras là. Plus tard, beaucoup plus tard, tu repenses à leurs départs avec cette autre conscience qui est venue s'immiscer en toi.

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3 nov. 2010

Quelle enfance ?

Quand je suis arrivée pour la première fois dans un camp de réfugiés, en 1988, c'était pour y travailler sur des programmes d'éducation et de petite enfance. J'avais travaillé en France dans ce domaine et, bien sûr, je ne savais pas où je mettais les pieds.

J'arrivais au Nord de la Thaïlande, dans des camps de réfugiés issus du Laos, des groupes ethniques différents les uns des autres, très. Des chasseurs-cueilleurs pour lesquels la notion de Nation, de Pays, n'existait pas. Seules existaient la montagne et la rivière, nourricières, dans des lieux inaccessibles en voiture, entre Laos et Vietnam.
Ces guerriers solides et cultivateurs d'opium avaient aidé la CIA au moment de la guerre du Vietnam. Retour de bâton hostile en temps de débâcle, le gouvernement du Laos, sous la coupe des Vietcongs, les avaient massacrés ensuite. Une seule issue, la fuite, traverser le Mékong à la nage et trouver refuge sur l'autre rive, en Thaïlande.

Les camps ont été ouverts une vingtaine d'années. Des vieux ancêtres y sont morts, des milliers de bébés y sont nés.


Et bien sûr, je pensais que l'enfance c'était pour tout le monde. Et bien non. La notion de petite enfance c'est un truc inventé par nos sociétés.
J'arrive donc là-bas et je me rends compte que je suis complètement à côté de la plaque. Pourtant ce n'est pas "moi", c'est nous. Cela fait des années que l'association fait un super travail dans plusieurs camps, entourée d'experts, financée par l'Unesco, l'Union Européenne, des ministères, des ambassades et j'en passe...
Il me faudra le choc, le temps. Il me faudra ce gourou magnifique, mon conseiller à l'Unesco Asie-Pacifique, à Bangkok , et notre première rencontre éblouissante pour moi...Il me faudra...apprendre et ôter toutes mes croyances, toutes mes idées, pour arriver à rester et penser que je ne suis pas seulement et totalement inutile*.


Parce que c'est vrai, l'enfance est si différente et le rapport à l'enfance est si relatif d'une culture à l'autre. Et là on atteint des sommets.

Atérée, donc, devant mon incompétence, j'écris à ce gourou dont je ne sais plus le nom, on pourrait dire Kalum. Sri-lankais d'origine et notre protecteur, mon protecteur, garant des contenus et des financements des Nations Unies pour l'éducation. Je lui écris d'un anglais fébrile dès mon deuxième mois sur place pour lui dire que je suis désemparée et que je ne sais pas comment faire sans trop faire de conneries, sans calquer mon occidentalité là où elle n'a aucune pertinence. Que veulent les réfugiés ? Comment travailler autour de la petite enfance pour des personnes qui n'ont pas ce souci, qui ne savent pas de quoi il retourne ?


Pour ces populations, tu es bébé, couvé, allaité, porté, puis tu es enfant. A un an tu joues avec ta première machette. Tu coupes le bambou, tu te coupes le doigt si besoin, on s'en fout. A cinq ans tu es fille qui porte ses frères et soeurs, tu gères. A quinze ans tu es père de famille.

Enfant, tu tombes, tu saignes ? Personne ne vient te relever sauf si tu es de la famille proche. Tu es autonome dès trois ans. Tu te débrouilles, tu suis les autres, tu restes avec ton clan. Tu joues avec la nature, tu tues les animaux, tu regardes les savoir-faire de tes parents et à huit ans tu es apprenti, tu apprends. La ferronnerie  et la création de couteaux,  l'argenterie et la fabrication de bijoux, la culture des plantes médicinales, la broderie et les teintures, etc. La vie se gagne, se prend, pas le temps d'autre chose ou si peu.

J'arrive toute timide dans les bureaux de l'Unesco à Bangkok, c'est Daniel qui m'a amené, le Daniel décrit dans un billet plus haut. Mais j'y vais, au culot. De ma propre initiative j'ai écrit, sans tabou, sans craindre le ridicule. Je m'adresse au top du top. Tout le monde m'a dit qu'il était génial. Waouh. Je ne dirais pas que c'était Gandhi mais cela te donnera une idée. Gandhi en plus rond, la soixantaine. Mais encore plus beau.
Cet homme a une aura, et en même temps il a l'accueil dans la peau. Il sait y faire, je me sens bien tout de suite.
Son bureau est rempli de statuettes et de tissus indonésiens suspendus au mur. Je ne pensais pas qu'un bureau "de directeur" puisse avoir cette allure là, je suis charmée, touchée. Lui, porte toujours une chemise en tissu traditionnel, gaie. Il sait tout, il a tout vu mais il t'écoute comme si tu étais la merveille du Monde. C'est l'intelligence malicieuse qui sort de ses yeux. C'est la bienveillance toute qui est dans son corps et sa voix. 
Il est fier de moi. "C'est exactement comme cela qu'il faut faire. Vous doutez ? Vous allez faire un travail formidable."

Il restera mon étoile, mon ange gardien. Il nous soutient. J'aime aller le voir à Bangkok, je me sens petite reine dans son harem. Une privilégiée de cotoyer un tel homme. Il m'apprend énormément, me montre des projets du monde entier. Il m'invitera à Paris, en Hollande, au Népal, pour participer à des actions de l'Unesco, pour me procurer des documents, pour rencontrer des financeurs.

Je décide de rester après mon premier RDV avec lui, alors que je pensais abandonner.



De la bienveillance d'un être exceptionnel, de l'amour de mes collègues en or, de l'amour de deux amours, du courage et ce destin qui nous met là. Exactement où il faut être.
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P.S. * Plus tard, bien plus tard, j'ai su et vu que toutes mes belles intentions étaient à très courte échelle. J'ai su la dérision de l'action, aussi pensée et respectueuse soit-elle. J'ai eu la grande chance de comprendre qu'être inutile et l'accepter était le cadeau que la vie me faisait. Comprendre cela, le vivre au fond de mes tripes. Oser délaisser les prétentions et l'illusion d'être indispensable ou d'avoir pu changer quoi que ce soit. Alors la vie et moi-même seraient autres, ailleurs, soulagées de ce poids. Quelque chose d'autre pourrait commencer et ouvrir l'inconnu de moi. Peut être, un jour...
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23 oct. 2010

Tu prends un train et tu changes de vie

Ce matin j'entends à la radio un italien parler si bien le français et tout à coup je repense à Cathy et je réalise, oui ce matin, 26 ans après...Je réalise qu'elle m'a un peu montré une voie.

D'abord les "Cathy"..Deux, j'en ai rencontré deux à dix ans de distance et si semblables ! Amoureuse je suis, des filles en tout point opposées à moi physiquement. Donc mes Cathy sont grandes, fines en haut et large des hanches, ça c'est la base de la Cathy dans ma vie. Ensuite il y a leur voix, un truc chaud qui grésille, comme des chataignes dans un brasero et après il y a le rire. Puissant, qui déboule et déboulonne toutes tes défenses, tout ce que tu croyais, qui emplit la pièce, fait entrer l'Afrique bouche et gorge ouverte, libre cours, un torrent. Voilà mes Cathy.

Celle là est entrain de finir son diplôme d'éducatrice et on bosse ensemble à Paris. Elle finit son dernier stage. On parle de tout sauf de boulot, finalement. C'est un bonheur son corps qui emplit l'espace, sa vision des choses, ses gestes. Et nous parlons beaucoup. Elle a 25 ans et moi presque. Je n'aurai pas le temps de la connaître vraiment, elle est en recherche, en doute, elle a l'impatience et la prestance aussi. Elle est là quand elle est là et elle est déjà ailleurs à peine sortie de la pièce.

Qui suis-je moi, je ne sais pas. Je ne veux pas être  "simplement". Mon père vient de mourir, j'ai rejoint ma mère à Paris dans cet appartement du XV eme que j'aimais tant. Métro et boulot et beaucoup de marche dans cette ville qui est toujours là pour toi. Le boulot est dense, un centre maternel dans le XIV eme, pas loin du quartier chinois. La découverte des mères célibataires entre prostitution et pauvreté extrème, morale et physique. La découverte de la psychanalyse de terrain, des centres thérapeutiques,  du travail d'équipe. Un gros paquet. Qui changera ma vie et mes choix. Et cette Cathy en plein qui passe et va me laisser sa trace. Du genre "voilà comment on peut vivre aussi". Une plus folle que moi, à ce moment là.

Que se passe-t-il de si fou ? Elle prend un train pour Rome, seule. Elle a besoin de changer d'air quelques jours, d'oublier, de se sentir bien.

Elle séjourne à Rome et rencontre un homme, plus âgé qu'elle, "bien sûr", ai-je envie de dire.  Bien sûr c'est vers lui que son coeur tire. Il est italien, "bien sûr." Il a déjà un sacré parcours, avec des zones d'ombres, je ne veux pas savoir, elle non plus, et elle aura le temps...Quelque chose se passe.Ils se voient, dînent, parlent, marchent des heures, mangent, rient, se prennent à peine, se jaugent, s'écoutent. Bien sûr il a beaucoup à lui dire.

Cathy revient bosser, elle reprend le train le vendredi, hop, directement. Il faut être sûre, il faut savoir. Cet impossible. Cathy revient le mardi. C'est décidé. Bien sûr. Et ainsi elle va passer tout son temps libre là-bas pendant deux mois. Il la veut. Elle veut. Elle revient un jour pour me dire "si mon appart t'interesse, passe chez moi, je m'en vais bientôt".

A Rome tout s'organise, Cathy est folle, Cathy est amoureuse. Toute. Elle vit chez lui, dans ce vieil appartement immense et déglingue. Lui. Lui un homme magnifique qui veut d'elle. Tout. Cathy est heureuse, elle décroche tout sur son passage, elle me parle de cet homme, de la langue italienne qu'elle s'est mise à apprendre i tutti rapido presto, va , va, amore mio. Tout est un manège, tout va vite et la vie à Rome l'emporte, l'emporte. Elle n'a peur de rien, je crois que c'est cela que je retiens. Ce n'est pas la première qui me le dit, qui me le montre. J'ai déjà retenu pas mal la leçon et je suis en plein stage d'application. Et Cathy me pousse, m'entraîne, m'énivre de sa vie, de sa capacité à tout laisser et à reconstruire devant.

Elle cousait déjà beaucoup, elle avait un  tempérament d'artiste, elle ouvrira un atelier de couture, elle enseignera le français. L'amour parle, quand l'amour parle il parle court, simple, droit, tout court, avec des points partout. Point. C'est comme ça. Un ouragan est une mauviette à côté, bien sûr. Tout est sûr.

Et c'est çà que je retiens de cette fille là. Et elle laisse en moi cette impertinence, cette folle beauté, encore, encore une qui me laisse ce tatouage de la vie. Je prends son petit appart de banlieue, bien sûr. J'y reste quatre mois, mes 25 ans sont passés et lui, ailleurs, m'a enfin dit qu'il m'aimait. Alors il faut partir, "bien sûr".

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17 oct. 2010

Chez A et R.

Je veux parler de Lui et Elle, d'eux deux, que je ne connais pas, peu, mais qui ont été là quand il le fallait. Dans leur maison. Il m'ont installée au rez-de-chaussée, dans une grande chambre avec salle de bains. A côté il y avait la cuisine commune. A l'étage c'était tout pour eux.


Dans ma vie il pleuvait, j'étais à la rue. A la rue de l'amour, à la rue de moi, à la rue dans ce Cambodge que je n'aimais pas ou qui ne m'aimait pas, pas là. Ils m'ont ouvert leurs bras, juste comme ça, par sympathie, par joie. On se connaissait de loin, un peu plus, le boulot, les connaissances dans ce Phnom Penh de 1992. Celui où...
C'était mai et j'allais partir un bon mois plus tard. Rien n'était sûr. Il y avait eu tant et il y avait eu toi. 
J'étais seule, aux abois. Avec ma mobylette dans les rues sales, je regardais autour de moi et je ne comprenais pas.
Mais eux ont été là, et d'autres aussi. Quand tu es très loin c'est comme ça. On se regarde dans les yeux, on se dit des essentiels très vite, on sait que le temps compte, que tout passera. On va droit, droit vers soi. On se sourit, on boit des coups, on mange ensemble, on se raconte nos vies, les pays, le boulot, tout.

Il était vraiment très séduisant ce R. là. Comment dire ? On avait trainé dans les mêmes pays, un peu pour les mêmes causes. Il était très intelligent et cultivé et il avait trouvé "son" pays et celle qui.
A. était d'origine khmère et la voilà revenue vivre au Cambodge à trente ans. Il y avait eu quelque chose de définitif entre eux qui s'était imposé et qui se jouait à ce moment là, dans cette maison qu'ils me proposaient de partager provisoirement, pour me dépanner.

Elle était secrète et bavarde. Elle régnait chez elle, aimait faire la cuisine et avait plein de bonnes idées comme de faire des tisanes aux fruits avec des sachets ramenés de France et de laisser le tout en bouteille au frigo. Elle avait vécu en France le plus clair de sa vie mais revenait dans son pays, un peu étrangère, un peu méfiante aussi. Dans ma chambre les rats faisaient un boucan du diable toute la nuit. Ils vivaient dans les poutres et cavalaient. Il fallait mettre des boules quies pour dormir ! Au début j'avais peur d'en trouver un sur mon lit, mais finalement j'étais le dernier de leur soucis. Par contre, ils aimaient grignoter les chaussures en cuir. Et dans ce pays, des tas d'artisans cordonniers nichés dans des échoppes sombres pouvaient te créer des chaussures selon tes souhaits...

Il avait passé le cap entre bosser pour des associations et devenir "fonctionnaire" de l'humanitaire, c'est à dire travailler pour un truc qui commence par U.N..Unesco, Undp, etc..Programmes de développement, d'éducation, ..des Nations Unies. Le voilà avec un bon contrat en poche et la paye ad hoc. Il changeait de camp. Quelques années après je le revois à Paris, il rit en disant qu'il a tellement d'argent économisé qu'il ne sait qu'en faire et quel logement acheter. C'est deux ans plus tard, ils se sont mariés à Phnom Penh, le riz a été jeté dans leurs cheveux. Je déjeune avec elle. Elle a toujours ce côté ombre , elle sait les doutes pétris en Lui, mais elle me dit qu'elle a fait son choix, qu'elle s'est mariée, que la vie avance.

Mais pour l'heure nous sommes en 1992 et il fait chaud, tellement chaud. Le mois de mai, comme celui d'avril, sont épouvantables. On sue sans relâche. Je ne suis bien que sur ma mob à sillonner les rues pour capter un peu de frais. J'ai une mission avec des anglais, j'évalue ce qui se passe dans des orphelinats. 

On se retrouve dans la journée dans la cuisine, avec A. pour boire du frais et papoter. Je ne sais plus de quoi nous parlons, tout est très facile entre nous. On se voit tous les trois, parfois, le dimanche. Il aime les plantes et s'occuper de la maison. Sa voix est belle, basse, posée, il appuie sur les phrases, il pense à ce qu'il dit, il a de l'humour aussi. Ses yeux sont de braises, il me réconforte souvent, ils me réconfortent tous les deux. Ils sont là comme il fallait. Présents et loin. Leur clé dans ma main, je ne monte jamais en haut, sur leur territoire. Sur la magnifique terrasse en bois il y a son hamac immense, il y tient, il aime y passer des heures. Je crois qu'il se dit "Je suis arrivé, enfin"...C'est ce qu'il m'a dit la première fois que je l'ai revu dans cet endroit. Qu'enfin il avait trouvé une paix et une femme formidable, qu'il ne voulait plus faire le malin. Car les femmes et lui, il connaît...

Je garde le souvenir d'une escale, d'un pansement dont j'avais besoin et de deux êtres remplis, pleins de recoins, de silences et de leur présence. La maison était sympa, on s'y sentait bien.

Quatre ans plus tard je vis au Laos. Une collègue part en vacances au Cambodge, je lui parle d'eux, je pense qu'elle les verra. Elle revient, elle l'a vu Lui. Il s'est séparé d'Elle. Je n'en reviens pas. Je suis abasourdie par cette nouvelle. Elle ne le connaît pas mais elle ne l'a pas trouvé très en forme, elle comprend que leur séparation a peiné la petite communauté d'amis, comme une ombre planante, sombre. Je me revois avec eux à Paris, avec eux à Phnom Penh au temps de leur amour, avec Lui qui pensait avoir banni ses détours. J'aurai au moins partagé leur affection envers moi, en ce temps béni de leur vie, pendant que la mienne prenait l'eau de toutes parts. Si longtemps après, ma reconnaissance est profonde, je veux encore leur dire Merci.

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