Chez A et R.

Je veux parler de Lui et Elle, d'eux deux, que je ne connais pas, peu, mais qui ont été là quand il le fallait. Dans leur maison. Il m'ont installée au rez-de-chaussée, dans une grande chambre avec salle de bains. A côté il y avait la cuisine commune. A l'étage c'était tout pour eux.


Dans ma vie il pleuvait, j'étais à la rue. A la rue de l'amour, à la rue de moi, à la rue dans ce Cambodge que je n'aimais pas ou qui ne m'aimait pas, pas là. Ils m'ont ouvert leurs bras, juste comme ça, par sympathie, par joie. On se connaissait de loin, un peu plus, le boulot, les connaissances dans ce Phnom Penh de 1992. Celui où...
C'était mai et j'allais partir un bon mois plus tard. Rien n'était sûr. Il y avait eu tant et il y avait eu toi. 
J'étais seule, aux abois. Avec ma mobylette dans les rues sales, je regardais autour de moi et je ne comprenais pas.
Mais eux ont été là, et d'autres aussi. Quand tu es très loin c'est comme ça. On se regarde dans les yeux, on se dit des essentiels très vite, on sait que le temps compte, que tout passera. On va droit, droit vers soi. On se sourit, on boit des coups, on mange ensemble, on se raconte nos vies, les pays, le boulot, tout.

Il était vraiment très séduisant ce R. là. Comment dire ? On avait trainé dans les mêmes pays, un peu pour les mêmes causes. Il était très intelligent et cultivé et il avait trouvé "son" pays et celle qui.
A. était d'origine khmère et la voilà revenue vivre au Cambodge à trente ans. Il y avait eu quelque chose de définitif entre eux qui s'était imposé et qui se jouait à ce moment là, dans cette maison qu'ils me proposaient de partager provisoirement, pour me dépanner.

Elle était secrète et bavarde. Elle régnait chez elle, aimait faire la cuisine et avait plein de bonnes idées comme de faire des tisanes aux fruits avec des sachets ramenés de France et de laisser le tout en bouteille au frigo. Elle avait vécu en France le plus clair de sa vie mais revenait dans son pays, un peu étrangère, un peu méfiante aussi. Dans ma chambre les rats faisaient un boucan du diable toute la nuit. Ils vivaient dans les poutres et cavalaient. Il fallait mettre des boules quies pour dormir ! Au début j'avais peur d'en trouver un sur mon lit, mais finalement j'étais le dernier de leur soucis. Par contre, ils aimaient grignoter les chaussures en cuir. Et dans ce pays, des tas d'artisans cordonniers nichés dans des échoppes sombres pouvaient te créer des chaussures selon tes souhaits...

Il avait passé le cap entre bosser pour des associations et devenir "fonctionnaire" de l'humanitaire, c'est à dire travailler pour un truc qui commence par U.N..Unesco, Undp, etc..Programmes de développement, d'éducation, ..des Nations Unies. Le voilà avec un bon contrat en poche et la paye ad hoc. Il changeait de camp. Quelques années après je le revois à Paris, il rit en disant qu'il a tellement d'argent économisé qu'il ne sait qu'en faire et quel logement acheter. C'est deux ans plus tard, ils se sont mariés à Phnom Penh, le riz a été jeté dans leurs cheveux. Je déjeune avec elle. Elle a toujours ce côté ombre , elle sait les doutes pétris en Lui, mais elle me dit qu'elle a fait son choix, qu'elle s'est mariée, que la vie avance.

Mais pour l'heure nous sommes en 1992 et il fait chaud, tellement chaud. Le mois de mai, comme celui d'avril, sont épouvantables. On sue sans relâche. Je ne suis bien que sur ma mob à sillonner les rues pour capter un peu de frais. J'ai une mission avec des anglais, j'évalue ce qui se passe dans des orphelinats. 

On se retrouve dans la journée dans la cuisine, avec A. pour boire du frais et papoter. Je ne sais plus de quoi nous parlons, tout est très facile entre nous. On se voit tous les trois, parfois, le dimanche. Il aime les plantes et s'occuper de la maison. Sa voix est belle, basse, posée, il appuie sur les phrases, il pense à ce qu'il dit, il a de l'humour aussi. Ses yeux sont de braises, il me réconforte souvent, ils me réconfortent tous les deux. Ils sont là comme il fallait. Présents et loin. Leur clé dans ma main, je ne monte jamais en haut, sur leur territoire. Sur la magnifique terrasse en bois il y a son hamac immense, il y tient, il aime y passer des heures. Je crois qu'il se dit "Je suis arrivé, enfin"...C'est ce qu'il m'a dit la première fois que je l'ai revu dans cet endroit. Qu'enfin il avait trouvé une paix et une femme formidable, qu'il ne voulait plus faire le malin. Car les femmes et lui, il connaît...

Je garde le souvenir d'une escale, d'un pansement dont j'avais besoin et de deux êtres remplis, pleins de recoins, de silences et de leur présence. La maison était sympa, on s'y sentait bien.

Quatre ans plus tard je vis au Laos. Une collègue part en vacances au Cambodge, je lui parle d'eux, je pense qu'elle les verra. Elle revient, elle l'a vu Lui. Il s'est séparé d'Elle. Je n'en reviens pas. Je suis abasourdie par cette nouvelle. Elle ne le connaît pas mais elle ne l'a pas trouvé très en forme, elle comprend que leur séparation a peiné la petite communauté d'amis, comme une ombre planante, sombre. Je me revois avec eux à Paris, avec eux à Phnom Penh au temps de leur amour, avec Lui qui pensait avoir banni ses détours. J'aurai au moins partagé leur affection envers moi, en ce temps béni de leur vie, pendant que la mienne prenait l'eau de toutes parts. Si longtemps après, ma reconnaissance est profonde, je veux encore leur dire Merci.

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