22 mai 2011

Valse creuse.

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Vendredi j’ai voulu déraciner un arbre. Un minus robinier qui faisait à peine un mètre de haut et qui s’était collé à un vieil arbre. Non, ça ne va pas. J’ai décidé de prendre position. Je m’affirme dans le jardin. Je me suis pris une tronche de propriétaire complètement conne sous trente degrés à l’ombre, un quasi midi, la parfaite cruche. Une pulsion, me demande pas. Y’a des fois où j’ôte toute intelligence de mon cerveau, toute. Elle était encore là, l’intelligence, quelques minutes avant, disons, trois, quatre minutes, et puis soudain l’action têtue s’empare de moi et je n’ai plus de retenue.

Je suis allée chercher le seul objet que j’avais, un truc pas approprié, je savais, mais là aussi c’est un genre de stratégie avec mon imbécillité titanesque. Exemple : la veille j’avais posé du jonc de mer au sol, dans le bureau,  à l’aide de vieux ciseaux. Cherche pas. J’ai une ampoule dans la paume de la main droite maintenant. Cherche pas.

Une fourche donc, enfin une chose à quatre morceaux qu’on enfonce au sol, une fourchette géante, si tu veux. Et j’attaque la bête. Je lui cause avec mon esprit. Je vois qu’elle comprend rien. J’ai un peu honte car je sais que je fais une connerie. Mais c’est foutu, dans ces cas là. Je suis prise par ma bêtise, j’insiste. Donc, je lui coupe les vivres. Je lui coupe des petites branches. Je lui dit que c’est pour souffrir moins après. Je lui explique que je vais le replanter ce bébé acacia. En pleine chaleur d’un été en mai, à midi, je lui raconte cette histoire là. Genre «  tu seras heureux ailleurs, mon fils ». Maintenant tu comprends pourquoi j’ai pas voulu d’enfant.

Je creuse. Je fouille, je tournicote. D’un côté, de l’autre, j’entre dans des entrailles. Je vois bien que je n’ai rien pour moi. C’est sec, c’est puissant. Je suis face à plus fort. Je creuse, je tournoie, je danse autour, j’enfonce ma fourchette géante mais surtout je danse autour, péniblement, honteusement. Je me dis «  Merde la voisine, je ne veux pas qu’elle me voie entrain de déconner comme ça ». On a à peine fait connaissance, c’est une mégère du coin et son balcon donne précisément sur cette partie de mon jardin, qu’elle reluque sournoisement.

Cette pousse n’a rien à faire là, il faut que je soies autoritaire dès le début. Je suis une récente propriétaire et j’ai envie d’être totalement stupide. L’arbre se défend. Il a peu à faire. Il a tout pour lui. Il a même des alliés sous terre. Je n’en reviens pas de trouver tant de résistances. C’est un écheveau, des ficelles de racines, un enchevêtrement qui me dépasse totalement. Je ne suis rien. Plus je creuse moins je descends. Je remue de la terre sableuse par touffe, j’aère la terre, c’est tout ce que je fais. Le robinier se fend la gueule. Des cheveux de sorcière l’entourent et me jettent sorts sur sorts. Je me débats sans effet dans un filet serré, mailles après mailles, bien avant moi, bien avant que j’arrive, bien avant, même, que je ne connaisse ce lieu et ce monde.

Il penche, il penche et ploie. Moi je suis au bout de mes moyens. Donnez moi une pelle, une pelleteuse, un marteau piqueur, un tracto-pelle….Mais là quoi ? Le mini-arbre ne bougera pas. Le combat vital est lancé. J’ai soudain un émoi, un remords, un passage à vide. « Je vais le tuer » me dis-je. Un instinct de meurtre. Je suis allée trop loin. Je suis foutue moi aussi. Je nage dans la panade complète, je suis dans la mouise. J’ai deux solutions. La première ne me vient même pas à l’esprit : arrêter le massacre. Reculer, raison garder. Personne ne m’a vue. Je peux faire volte-face. Laisser en place cette joyeuse motte de terre bien remuée et abandonner, en quelque sorte…Mais c’est faire fi de moi et de mon désir de puissance. Quand tu as commencé à te ridiculiser c’est dur de renoncer.

La deuxième solution je la prends, criminelle, mauvaise tête. Les cisailles, et je coupe, le plus loin possible, le genre de petit tronc, racine épaisse que j’ai réussi à atteindre. Car pour le reste, l’essentiel, le robinier a tenu bon. L’homme à abattre est enterré loin, aucun de mes yeux ne le voit. Je ne vois rien. Je n’ai rien vu, je suis complètement inutile et inefficace.

Je pars avec en mains un trophée me couvrant de ridicule. Un genre de radis géant qu’aurait cueilli une fourchette ad hoc dans un conte misérable, un cauchemar. Je me réfugie derrière la maison, mettre ce riquiqui dans un bout de terre moche, faite de mottes sèches et d’un peu de terreau que je lui verse comme une eau bénite, sans absolution.

Du plus profond de mes entrailles, rien ne me sera pardonné, non. La tête basse, j’avale mon dépit, je cours chercher une petite résurrection d’âme à l’intérieur de la maison, au frais, et je m’agite pour oublier.

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15 mai 2011

Grand ménage des femmes

Je ne sais pas pourquoi quand je me mets à faire un grand coup de ménage dans ma maison je pense à ma  soeur et à ma mère et à la maison d'Ajaccio.

J'ai des images de ma soeur ( aînée, onze ans de plus que moi, elle a l'âge de la retraite) frénétique, la tête dans la poussière des vieux placards. J'ai des images de ma mère et le plaisir de remuer les antiquités de la vieille maison familiale de son île. Dans ces moments là, ensemble, je crois qu'il y avait tout un courant de vie qui passait, très énergétique. On ne sentait pas la fatigue, on se dépensait, comme on dit.

Faut dire que la Mamie partie, la maison restait inhabitée dix mois sur douze. Alors y débouler à l'été c'était refaire sa vie, lui redonner de nous, la faire sourire et débusquer encore des secrets.

Je dis "maison" parce que c'est immense, mais c'est en fait un étage, sur les trois que comporte cette jolie batisse florentine aux murs roses, face au port. Balcons et escaliers de marbre. Moulures au plafonds. l'appartement était si grand, petite je faisais du vélo dans le couloir, que le frère et la soeur l'ont coupé en deux il y a trente ans, à la mort de leur mère, ma grand-mère.

Dans sa forme d'origine c'était un dédale. Couloirs, boudoir, grandes pièces de rangement à l'entrée des chambres avec fioles et bocaux en verre du grand-père médecin. La maison servait aussi de cabinet de consultations. La plaque en marbre avec son nom est toujours sur la rue devant la porte d'entrée.

Immense salon avec son luxueux lustre haut perché plein de gouttes de verre. Une vraie salle de bal pour la petite fille que j'étais et qui pianotait ses compositions sur le vieux piano droit, concentrée au possible et un peu ennuyée par les longues siestes des grands. C'est long, que faire ? On ne va pas à la plage après le repas, on se repose. Mais on y restera ensuite jusqu'au coucher du soleil.

Je nous vois avec ma mère perchées sur des échelles pour atteindre des placards, des trappes, en hauteur, des endroits remplis de merveilles : vêtements d'un autre temps, objets parfois bizarres, meubles, bibelots merveilleux.

Je nous vois laver à grande eau les tomettes rouges. Autrefois la grande cuisine donnait sur la ruelle où on faisait sécher le linge sur un fil qui glissait entre la voisine d'immeuble et nous. Comme en Italie, et comme à Montréal aussi, chez mon amie. Les draps flottants comme des drapeaux en haut des ruelles. Les ruelles qui sentent la pisse. Derrière la maison un petit passage qui mène à une rue très commerçante où mamie avait ses habitudes. Toujours une chaise en paille cabossée et qui sent l'osier pour s'arrêter au perron de l'épicière et papoter. "Ah c'est votre petite fille !!". La petite-fille était fière et puis je porte le prénom de cette grand-mère, ça personne ne pourra me l'enlever.

Car la maison familiale je l'ai laissée à mon frère qui a préféré tout garder. Et nous ne sommes pas du genre à passer des vacances ensemble, pas du tout du tout. Il a donc tout racheté. Peu importe, les souvenirs je les ai et cet endroit est mien pour toujours grâce à ce que j'y ai vécu, uniquement moi avec moi.

C'est vrai que c'était plutôt une maison de femmes. C'est sans doute pour cela que j'ai gardé les images fortes de ces femmes fortes qui s'y agitent et rangent, trient, lavent, poussent, déplacent, cherchent, re rangent, organisent les choses, leur donnent forme et goût. C'est aussi pourquoi je sais combien ma soeur va souffrir de ne plus y être chez elle. Une blessure sans fond qu'elle n'a pas su voir venir, qu'elle va subir. J'aimerais la consoler de cela mais c'est encore trop tôt, le lot des failles creusées après les deuils a emporté nos compassions. Des choix trop difficiles entre nous, pleines d'incompréhensions.

Ma grand-mère avait sa chambre au fond, avec de lourds rideaux roses ancien, soyeux ,et personne n'entrait dans son antre. C'est elle qui t'y emmenait. Tu savais alors que quelque chose t'attendait. Préméditation, excitation, chuchotements. "Tiens, je vais te montrer" "Tiens, tu peux prendre ça". Une photo, un objet, un vêtement, une petite boîte avec un billet. Et des baisers très mouillés.

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4 mai 2011

Journal de campagne.

Il a plu hier, elle m'a prise de surprise, au volant, au tournant.
C'est toujours au même endroit. La plaine quittée, il y a ce tournant où tu ouvres la fenêtre, enfin la vitre  ( au volant, dis je...) et l'odeur d'humide s'infiltre dans tes narines.
C'est un endroit où tout bascule. Adieu sécheresse et mistral. Le buis, les rivières, les eaux vertes, les mousses. C'est ce que te disent tes narines dès ce premier tournant.
Plus tard, plusieurs virages après, tu traverses le pont, et les pattes d'éléphant du Vercors te salueront.

Hier dans le virage qui te fait changer de tout, les gouttes sur le pare-brise. La pluie était décidée. 

J'allais à ma banque-du village. Là j'ai entendu une dame dire "Non, c'est juste une petite pluie." Elle savait mieux que moi, elle est de là. Moi, venant de la plaine, je trouvais cette pluie une aubaine. Je trouvais qu'elle mouillait, même courte, je la trouvais forte.

Tout est relatif mon zami. Tout dépend d'où tu viens et où tu crois aller. A partir de là, rien n'est réalité, tout est subjectivité. Ce que je vois, ce que je sens, n'est pas ce que tu vois ni ce que tu sens.
Comment vivre ensemble alors ? Comment partager, coexister, faire démocratie,  affirmer collectivement, par exemple ?

Pour te faire rire, je reviens à ma banque. Enfin "cette" banque. Je n'ai aucun contact précis de près. En ce moment, très provisoirement.., il y a des pépéttes sur mon compte, j'achète un bien, alors je me suis tapée un rendez-vous et deux accueils au guichet.
J'ai pensé aux Monty Pithon et tous ces sketches dont seuls les english ont le don, en tout cas celui de me faire pisser de rire.

Hier il y avait tout pour. Le gars à l'accueil doit être un repêché du Pôle emploi. La cinquantaine, casable nulle part. Il n'a plus d'ongle, ce sont des bouts de trucs froissés au bout de ses doigts, recouverts d'un genre de vernis. Il tape avec un doigt, pété de trouille sur l'ordi. Il est pathétique. La dernière fois c'était pas mieux, la demoiselle s'était trompée d'un zéro pour enregistrer mon chèque. Un genre de blondasse sortie d'une Loft story. Et qui voulait un rendez-vous avec moi pour parler placement !?? Non mais c'est une plaisanterie ?? Où est la caméra cachée que je me marre pour de vrai !??

Toujours est-il qu'hier la directrice a repris en main les affaires car le gars a passé dix minutes à taper trois trucs et a constaté qu'il " n'avait pas la délégation, je ne peux pas le faire"

( Oui, oui, j'avais vu avant toi que tu ne le ferais pas mon pôvre RoToto...)
Me voilà dans le bureau de la dirlo herself. Elle aussi elle est sortie de la Ferme des celebrity ou quoi ? Tenue de minette, ton de télémarketing, sourire dentifrice. Mielleuse et mauvaise comédienne...mais sachant taper avec toutes ses mains et ne se trompant pas dans les chiffres. Ca doit être ça le critère pour être directrice d'une mini agence.

J'ai été très vilaine. Pas voulu lui faire une conversation de people de chez Farfouille-mes-oies. J'ai à peine souri, j'avais pas trouvé la caméra caché, la reality du moment me rendait un peu chaffouin.

Ouf ! sortie de là, plus de pluies mais j'aimais bien. Suis allée chez le quincaillier-droguiste-plombier-zingueur- du village. Ouf, là j'ai trouvé des vrais professionnels pleins de bon sens et pas lèche-bottes. Ca faisait du bien.

Bon, quoi vous mettre comme photo pour tout ça ? Je ne vois pas...
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27 avr. 2011

Jaunes les roses et nous les zigotos ?

Le notaire n'en revient pas " Je n'ai jamais vu un dossier aller si vite ! On a signé quand ? le 8 avril ?"
La dame de l'agence est bouche bée "Ah bon vous avez déjà pensé aux travaux ? Oh ben vous êtes déjà dedans alors ?!"

Ben vouiii. Et ce matin tite mère c'est moi qui ai fait ta job mais je m'en fous. A la mairie j'ai poireauté jusqu'à ce qu'on me donne les deux paplards qui manquaient. Y zont été bien sympas d'ailleurs.
Voui je les ai amené myself au notaire, moi myself sur mes deux pieds, Le Sieur n'en revenait pas, ma chère. Et il m'a confirmé que la Banque de la proprio devait fournir un document et que cela prendrait du temps. Ô douce France et tes documents par milliers que le Monde entier nous envie ! Nous sommes im-ba-ttables dans le genre je cherche des poux, je cumule les photocopies, je veux cet exemplaire et vous me le mettrez par écrit siouplé.
Y z'en reviennent pas qu'on veuille les clés et démarrer les rendez-vous avec la troupe d'artisans qui vont nous aider à remettre cette bicoque debout ? C'est bien, ils ont le temps dans la tête. Pourquoi on l'a pas, nous ?
Because....C'est vrai du coup, comme d'hab, je me demande "Mais pourquoi on a l'air de sioux, de fous, de pas comme les autres ?"

Toi t'es toi tu trouves normal de penser comme tu penses, tu agis, tu bouges avec tout ce qui t'a créé, t'a fait dans ton bocal. Et pis y'a un ti poisson rouge de l'autre côté du calbo qui te regarde et se demande si t'as eu tes graines ce matin ou si c'est quoi cette potion que t'as avalée dans son dos pendant qu'il bullait de bon matin.

Oui, mon amour, c'est toujours pareil, on brusque, on dérange, on se faufile pas dans les interstices qu'il faut. On n'attend pas.
Voilà ça doit être ça, on n'attend pas. On laisse pas couler, on n'attend pas. Pas tout seul, pas sans avoir tout essayé.
Et quand je les vois, Dame Agence et Sieur Notaire ( jeune et très chouette ceci étant), quand je les vois penser qu'on est des zigotos pressés du bocal, je ne trouve rien d'autre pour m'expliquer ce décalage : oui on n'a pas su attendre dans nos vies. On est des hirsutes, des qui n'en veulent leur malabar, leur tranche de vivre, on va mourir demain, c'est la raison de la cause de notre turbin, de notre remue méninges.

Ce n'est pas qu'il y a urgence, c'est qu'il y a . Oui la maison dort, elle a tout le temps, elle attend depuis cinq ans, une vraie Belle au bois.

Mais nous on dort plus depuis vachement longtemps. On a épuisé les lauriers-oreillers et les belles lurettes. On ne sait plus rien de rien, on est des inquiets de la vie mon amour. On n'a pas le temps de tourner autour.
Loin je t'ai rencontré, t'étais déjà tout couturé. Toi ça se voit, moi je le cache bien.

Alors au jour de ce jour, c'est vrai ce qui nous reste ce serait peaufiner les contours, fumer la moquette des rêves, faire semblant d'être sûrs.
On parle de la vie, on parle de la mort. Cette maison m'oblige à faire un testament. Toi tu dis que je suis plus prête que toi à mourir, qu'un jour je te l'ai dit. Zut, t'as une mémoire d'éléphant !
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Jaunes. En fait je voulais dire, il y en a même des jaunes. A chaque fois que je vais dans le jardin, ce futur jardin, oh ce matin j'ai fait un rond avec des pierres au centre. Un début de spirale, en gros. Je plante jamais droit, j'ai pas le choix. Ca me vient tout seul en binant, en fourchant, je suis sur un balai de sorcière, ça me vient tout seul, et je plante en rond ou en vagues. C'est comme ça.






Jaune roses. Après les roses puis les rouges. Celles là sentent la mémé et la pêche blanche ( ma préférée). Plus docile, rangée en hauteur comme des pois de senteurs.




Or donc j'accumule les roses du jardin, je les ramène avec moi faute de clés, je ramène des pétales et je les accumule. Les clés je les emprunte à Dame Agence pour profiter du jardin quand même, malgré les paperasseries de Douce France qui ne sont pas encore toutes arrivées. Seigneur Notaire se marre et dit "Ne croyez pas au miracle, il nous faudra encore 15  jours".
Dame Agence, qui n'a jamais vu ça de toute sa carrière, m'a finalement lâché " Allez, la prochaine fois gardez la clé du portail avec vous pour être libre d'y aller quand vous voulez".

Je crois que je l'ai eue à l'usure....hé hé.

23 avr. 2011

De loin, elles. Ceux qui ne savent pas combien on les aime.

J'avais un peu plus de vingt ans quand elle est née. Cette nièce n'était pas la première mais elle aurait une histoire particulière.

Sa maman était voyageuse et elle était devenue une amie aussi, presque une grande soeur car elle et moi et mon frère on avait cohabité pour ma dernière année de lycée.
Elle a fait ses bagages et vécu seule au Vénézuela avec sa fille, toute petite. Puis au Canada, elles ont construit une famille avec un vrai papa et deux autres filles sont arrivées. Des splendeurs elles aussi.

Je n'ai plus jamais revu ni cette mère ni cette fille qui porte un morceau de mon nom aussi.

Je les portais en mon coeur, ma mère et ma soeur aussi les portaient, les aimaient, même sans nouvelles.

Et puis cette amie lointaine, mère d'une nièce, un jour m'a téléphoné. Sa fille avait vingt ans et voulait passer en France voir cette partie là de sa famille. Pourrais je la recevoir ?
J'ai cru tomber par terre mais j'étais déjà assise sur la moquette avec mon coeur au plafonnier, éclairé.
Je suis allée la chercher à la gare, c'était il y a dix ans. On a bu en terrasse. Elle est belle, elle a un sourire à mordre dedans. Elle a une tête remplie et de la gratitude pour tout ce qu'elle voit.

Depuis, elle a quitté Montréal pour vivre à Londres. Il est beau aussi son aimé, son amoureux. Sur facebook leurs photos font chaud.
C'est pour elle et pour ses soeurs et pour leur mère (que j'ai revue il y a quatre ans ...pas vue depuis 25 ans !) que je me suis mise sur facebook. Elles ne sont pas du genre à écrire, elles ne répondent jamais aux courriels. C'est comme ça.

Et puis il y a deux jours elle m'a demandé mon numéro de téléphone. Et hier j'avais sa voix sur le répondeur. Sa voix.
Zut, je n'étais pas là. " Je rappelerai demain" a-t-elle dit.

Et demain c'est aujourd'hui.
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12 avr. 2011

Bouffer ses souliers.

Enfant je ne sais pas qui je suis.
Il y a bien cette photo noir et blanc de moi sur une chaise haute, hilare. Je dévorais du gruyère rapé avec les mains, une de mes activités favorites. Apparemment ça plaisait à tout le monde.

Je viens d'écrire dans un commentaire, ailleurs, que je dévorais aussi mes chaussures blanches et souples, que je nommais mes "lulu". Tu vois le blog me sert aussi à cela, à faire fil d'une idée, à reprendre des mots, des souvenirs. De toi à moi. 

Je revois cette photo. Je suis dans la poussette et je suis penchée sur mes godasses. Je les mange des yeux. Je ne sais pas encore marcher mais je bouffe mes souliers. Je les vénère. Je les suçais, je les mordais, je les machouillais, je les érafflais, je les griffais. Bon sang qu'est ce que je leur disais ?

Ainsi sont les humains et les bébés, qui bouffent leurs souliers encore dans leurs poussettes et puis un jour sautent sur leurs pieds pour aller danser.

Je vais déménager. C'est la cent millième fois. L'être humain est un errant. Je mange mes pas, je croque mes sentiers, dévale la colline sans vouloir savoir ce qu'il y a en bas.  

Je vais encore un peu me délester car là où je vais je sais que je vais, en quelque sorte, accumuler. Je me poserai des heures durant devant l'ordinateur rouge et j'écrirai. Je me pencherai, je creuserai, je m'envolerai.


Non, et puis, non. Je ne ferai rien. Tu verras bien.

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31 mars 2011

Etrange(r) volontaire

Un texte que j'aurais pu mettre ici mais je l'ai mis
car il fait partie d'un récit posé là bas, sur cet îlot à moha. Touta moi.

J'y parle de ce premier voyage dans la vieille voiture vers une association qui m'avait contactée mais que je connaissais ni d'Eve ni d'Adam. C'était dix huit mois après tous nos courriers pour partir en Afrique. Sans réponses. On avait changé de projet. Tu ferais une formation, je preprenais un ancien job.

Et cette lettre est arrivée parlant de la Thaïlande. On était estomaqués. Qu'est ce que c'est que ce truc de fou ? Les coupes gorges à Bangkok et puis quoi encore ? On ne connaissait rien. Rien de rien. Bon sang comme nous ne connaissions rien !!!

Pour ne pas mourir stupides on a quand même décidé de les rencontrer. Nous avons traversé la France une fois de plus. Cette fois de Rouen à Toulon, ça faisait une trotte. On était passés par les gorges du Verdon, je me souviens.

Et puis....

18 mars 2011

Rebrousser

S'arrêter dans son élan, s'avouer vaincu, se connaître, ne pas vouloir forcer.
Ce midi j'ai fait demi tour. A Lyon, à la gare de la Part Dieu.
J'avais tout organisé pour ne pas, ne jamais, avoir à m'y arrêter trop longtemps. Avoir une correspondance entre deux trains qui ne me laisse pas de temps libre.
Le contraire de l'ordinaire. Le contraire de mes passages à Paris, par exemple, où j'aime prendre le temps entre deux gares. Cela me fait du bien.

Un jour je suis même partie en Nouvelle Calédonie en choisissant un vol avec un maximum d'escales, pour le plaisir. Je devais rester dans les aéroports, quelques heures,  mais j'étais ravie.
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Mais Lyon, non. Je l'ai écrit tant de fois, et ici et dans une Plume d'oiseau ailleurs, je ne vais pas bredouiller encore. Mais Lyon, non. Je suis restée déplumée un printemps de mai, il y a plus de quinze ans. Je suis restée à poil de moi, là, et je ne veux pas, plus jamais y trainer.

Rien à voir dans cette gare moche, rien à trainer que du moche. Donc j'avais tout prévu mais pas ce retard de train, et l'attente de trois heures qui s'en découlerait.
Alors j'ai fait demi tour. Sur moi même, direction rapatriement.
Tant pis. 
Sans doute autrefois je ne faisais pas cela. J'allais comme un petit soldat. Portant bagages et courage. Sans demi-tourner, sans rebrousser. Non.

Maintenant, oui. Je rebrousse dans ma brousse, mes coupe-coupes sont-ils émoussés ? Ma fragilité a-t-elle pris le volant ?

Mon chez moi est-il à la fois mon refuge et ma prison ?

15 mars 2011

Paris.

Si Paris n'est pas la ville des amoureux, quelle ville peut l'être ? Venise , me diras tu ? Ou c'est moi qui dit.
Mais Paris reste celle là.

Celle du manque aussi. Celle où, jeune femme, j'arpente les rues à pied sans relâche. Je marche droite, le cou dressé comme un oie au soleil. Les cheveux flottent.

Paris et l'appartement du XVème que j'aimais tant, qui était un chez moi. Les amoureux, l'amour dans le couloir assis sur la moquette. L'amour dans le grand lit de la chambre du fond. Les petits déjeuners qui promettent une longue journée au dehors.

Paris en août, toujours présente à son appel. Paris du printemps et d'un printemps de 1996 saignant. Tu es sur le trottoir avec ton imper vert. Statique, déjà absent. Je suis dans le taxi qui me porte à Roissy. C'est un moment que je détesterai pour toujours. 

Paris quand l'amour te fout une claque, il te lamine, te ruine, tu n'as plus qu'à fuir, les yeux baissés, torrent de boue derrière toi, mains salées, marées d'infortune. Quitter Paris. Quitter Lui.

Plus tard aimer pour toujours. Car tout est plus grand et la place reste vacante, ta place là-bas. T'attend.



Bientôt ?
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Photos de J-F Mallet.

2 mars 2011

Mon impossible Cambodge

C'est ma première sortie hors de Phnom Penh. Nous prenons la voiture, c'est obligé. Un coin où pique niquer, diront les collègues, près d'un lac.

Je n'ai pas vraiment vu l'eau et pique-nique n'est pas non plus le mot approprié. Il y a des endroits où ton sandwich et tes chips te semblent restés mille lieux à la ronde et c'est tant mieux. Tu n'es absolument pas là pour croiser ce que tu connais.

Découvrir un paysage pour la première fois. Entrer dans une ville où tu n'as jamais été. Franchir une rue immaculée de ta mémoire. Arpenter un chemin qui ne t'a jamais vu.  Initier le lieu, t'initier. Faire les premiers pas. 

La voiture blanche, frappée du sigle des financeurs européens, se soulève sur des chemins durs comme une trique. Le Cambodge de ce janvier 1992 est sec, plat, dépeuplé en cet endroit. On se demande où est passée la vie. La vie a été mangée par les khmers rouges il y a presque vingt ans et la terre n'a recraché que de la poussière sans semence. Les canaux d'irrigations sont encore détruits, la capitale porte toujours des traces noires, cicatrices de bombes et de feux, sur des immeubles aux ventres ouverts où des gens squattent comme ils peuvent. Le grand pont n'est pas reconstruit. Sa coupure nette sera pour moi le symbole de ce pays en cette année là. Un choc.  Notre rupture aussi.



J'ai honte de nous en grosse voiture 4X4, avec des vivres et de l'eau potable à l'intérieur, quand je découvre la campagne khmère de l'époque. Sa désolation et sa misère. Nous croisons quelques maisons de bois avec rien autour, cette terre sans couleur et ses trois palmiers rachitiques qui montent au cieux pour se réfugier de ce que le sol ne leur donne plus. Quelques feuilles en l'air, épouvantails malades. La verdure semble encore plus inaccessible. Tu n'as plus qu'à grimper à la force des orteils sur le tronc anorexique pour récolter un peu de jus de palme à transformer.


Certes, la compagnie est bonne et heureuse, une sortie c'est un évènement. Je les découvre, je suis arrivée récemment. Nous n'avons aucune idée de ce que nous allons vivre et qui va, pour certains, sceller nos futurs pour les années à venir et pour toujours me changer. Nous ne connaissons pas encore la force de nos liens. 

Le radio-cassette passe ta cassette de Ferré et d'autres chansons si atypiques dans ce contexte. Déjà tout toi ce jour là. L'ensemble, l'intérieur de la voiture et l'extérieur, ce pays, forme un non-ensemble, une aberration croisée de certitudes fulgurantes qui se mettent en marche. 

Ces sentiments sans cesse contradictoires, tant dans ma vie intime que professionnelle, qui marqueront au fer rouge mon séjour ici.

Avant de quitter le Cambodge, j'accompagne une amie qui consulte une voyante. Chuchotements cérémonieux et traduction très approximative, je passe à mon tour devant la vieille femme khmère qui me regarde avec gravité et presque effroi et me dit que je ne reviendrai pas dans ce pays. Je ne sais pas si je dois la croire ou pas. Sentiment de malaise. Pourtant deux années plus tard je reviendrai, un court séjour. Vers toi.

Et puis après..

 
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