21 nov. 2010

Les destins croisés



Le goût d'apprendre est pour tout le monde. Finalement, où que l'on soit, je me demande si ce n'est pas cela le moteur d'un autre monde possible, la source de la vie.

Lors de ma première expérience en Asie du Sud-Est, près du Triangle d'Or, au Nord de la Thaïlande, l'association travaillait sur plusieurs domaines d'éducation. La population de groupes éthniques laotiens était destinée à retourner un jour au Laos, retraverser le Mékong dans l'autre sens. Se réinsérer dans un pays qui aurait changé, qui voudrait cadrer ses groupes autrefois anti gouvernementaux, ces chasseurs-cueilleurs sans Nation.
Alors les adultes apprenaient le laotien, langue étrangère pour eux. Dans leurs tribus seule la langue orale prédomine et ce n'est pas la langue nationale. Un problème récurrent partout dans le Monde.


Pour que les femmes puissent aller à l'école, on s'occupait donc de leurs petits. Ensuite, l'association a eu aussi en charge de remettre sur pied l'école primaire et son milliers d'élèves.

Les camps de réfugiés sont sous l'égide de l'UNHCR, le Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies. Ils gèrent la logistique de base et l'approvisionnement en nourriture. Vaste programme. Hordes de personnes attendant les camions qui amènent, tel jour le riz, tel jour la volaille, tel jour le poisson, etc...

La vie s'installe. Aucun camp dans le Monde ne se ressemble, je pense. L'association travaillait dans trois camps en Thaïlande, avec chacun sa population issue du Laos et chacun son organisation, son allure. Grand, petit, encerclé de barrières ou pas, petites maisons ou longs baraquements. Là où je travaillais, le camp était encerclé de barbelés sur un terrain plat et poussiéreux. A l'entrée tu montrais tes papiers, ton autorisation de travailler là aux militaires thaïs, des gens qui ne rigolent pas. Mais les réfugiés vivaient correctement sur le plan nutritionnel et sanitaire, comparé à d'autres lieux sur la Terre. Leurs habitations étaient de bois et de tôle, de longues baraques avec des préaux, à partager entre plusieurs familles. Une vingtaine d'associations leur proposaient tout un accompagnement et des formations en éducation, santé, agriculture, compétences techniques et professionnelles...

Régulièrement les Ambassades faisaient halte pour recevoir les demandes d'émigration. Longues files papiers en main pour être reçu dans un bureau étroit, face à un fonctionnaire canadien, australien, américain, suédois, norvégien...Le sésame ? Oui ou non ? Le départ ?

Tous un jour partiraient, quinze ans plus tard. Tous les recalés, ou tous ceux qui ne voulaient plus aller trop loin. Des cars les attendront pour un rapatriement forcé vers le Laos. Retour à la case départ. Sans doute pas avec le grand-père ou le vieil oncle, morts là. Mais retour pour les autres. Aller simple pour les enfants nés au camp qui eux, ne seront jamais américains, canadiens, suédois ou islandais. Jamais.



C'est une chose étrange de cotoyer ces exilés quand tu as toi même quitté ton pays d'origine. Quand tu vogues dans le flou, dans l'inter-langage, l'inter-culture et que tu ne sais pas pour combien d'années tu vivras là. Plus tard, beaucoup plus tard, tu repenses à leurs départs avec cette autre conscience qui est venue s'immiscer en toi.

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3 nov. 2010

Quelle enfance ?

Quand je suis arrivée pour la première fois dans un camp de réfugiés, en 1988, c'était pour y travailler sur des programmes d'éducation et de petite enfance. J'avais travaillé en France dans ce domaine et, bien sûr, je ne savais pas où je mettais les pieds.

J'arrivais au Nord de la Thaïlande, dans des camps de réfugiés issus du Laos, des groupes ethniques différents les uns des autres, très. Des chasseurs-cueilleurs pour lesquels la notion de Nation, de Pays, n'existait pas. Seules existaient la montagne et la rivière, nourricières, dans des lieux inaccessibles en voiture, entre Laos et Vietnam.
Ces guerriers solides et cultivateurs d'opium avaient aidé la CIA au moment de la guerre du Vietnam. Retour de bâton hostile en temps de débâcle, le gouvernement du Laos, sous la coupe des Vietcongs, les avaient massacrés ensuite. Une seule issue, la fuite, traverser le Mékong à la nage et trouver refuge sur l'autre rive, en Thaïlande.

Les camps ont été ouverts une vingtaine d'années. Des vieux ancêtres y sont morts, des milliers de bébés y sont nés.


Et bien sûr, je pensais que l'enfance c'était pour tout le monde. Et bien non. La notion de petite enfance c'est un truc inventé par nos sociétés.
J'arrive donc là-bas et je me rends compte que je suis complètement à côté de la plaque. Pourtant ce n'est pas "moi", c'est nous. Cela fait des années que l'association fait un super travail dans plusieurs camps, entourée d'experts, financée par l'Unesco, l'Union Européenne, des ministères, des ambassades et j'en passe...
Il me faudra le choc, le temps. Il me faudra ce gourou magnifique, mon conseiller à l'Unesco Asie-Pacifique, à Bangkok , et notre première rencontre éblouissante pour moi...Il me faudra...apprendre et ôter toutes mes croyances, toutes mes idées, pour arriver à rester et penser que je ne suis pas seulement et totalement inutile*.


Parce que c'est vrai, l'enfance est si différente et le rapport à l'enfance est si relatif d'une culture à l'autre. Et là on atteint des sommets.

Atérée, donc, devant mon incompétence, j'écris à ce gourou dont je ne sais plus le nom, on pourrait dire Kalum. Sri-lankais d'origine et notre protecteur, mon protecteur, garant des contenus et des financements des Nations Unies pour l'éducation. Je lui écris d'un anglais fébrile dès mon deuxième mois sur place pour lui dire que je suis désemparée et que je ne sais pas comment faire sans trop faire de conneries, sans calquer mon occidentalité là où elle n'a aucune pertinence. Que veulent les réfugiés ? Comment travailler autour de la petite enfance pour des personnes qui n'ont pas ce souci, qui ne savent pas de quoi il retourne ?


Pour ces populations, tu es bébé, couvé, allaité, porté, puis tu es enfant. A un an tu joues avec ta première machette. Tu coupes le bambou, tu te coupes le doigt si besoin, on s'en fout. A cinq ans tu es fille qui porte ses frères et soeurs, tu gères. A quinze ans tu es père de famille.

Enfant, tu tombes, tu saignes ? Personne ne vient te relever sauf si tu es de la famille proche. Tu es autonome dès trois ans. Tu te débrouilles, tu suis les autres, tu restes avec ton clan. Tu joues avec la nature, tu tues les animaux, tu regardes les savoir-faire de tes parents et à huit ans tu es apprenti, tu apprends. La ferronnerie  et la création de couteaux,  l'argenterie et la fabrication de bijoux, la culture des plantes médicinales, la broderie et les teintures, etc. La vie se gagne, se prend, pas le temps d'autre chose ou si peu.

J'arrive toute timide dans les bureaux de l'Unesco à Bangkok, c'est Daniel qui m'a amené, le Daniel décrit dans un billet plus haut. Mais j'y vais, au culot. De ma propre initiative j'ai écrit, sans tabou, sans craindre le ridicule. Je m'adresse au top du top. Tout le monde m'a dit qu'il était génial. Waouh. Je ne dirais pas que c'était Gandhi mais cela te donnera une idée. Gandhi en plus rond, la soixantaine. Mais encore plus beau.
Cet homme a une aura, et en même temps il a l'accueil dans la peau. Il sait y faire, je me sens bien tout de suite.
Son bureau est rempli de statuettes et de tissus indonésiens suspendus au mur. Je ne pensais pas qu'un bureau "de directeur" puisse avoir cette allure là, je suis charmée, touchée. Lui, porte toujours une chemise en tissu traditionnel, gaie. Il sait tout, il a tout vu mais il t'écoute comme si tu étais la merveille du Monde. C'est l'intelligence malicieuse qui sort de ses yeux. C'est la bienveillance toute qui est dans son corps et sa voix. 
Il est fier de moi. "C'est exactement comme cela qu'il faut faire. Vous doutez ? Vous allez faire un travail formidable."

Il restera mon étoile, mon ange gardien. Il nous soutient. J'aime aller le voir à Bangkok, je me sens petite reine dans son harem. Une privilégiée de cotoyer un tel homme. Il m'apprend énormément, me montre des projets du monde entier. Il m'invitera à Paris, en Hollande, au Népal, pour participer à des actions de l'Unesco, pour me procurer des documents, pour rencontrer des financeurs.

Je décide de rester après mon premier RDV avec lui, alors que je pensais abandonner.



De la bienveillance d'un être exceptionnel, de l'amour de mes collègues en or, de l'amour de deux amours, du courage et ce destin qui nous met là. Exactement où il faut être.
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P.S. * Plus tard, bien plus tard, j'ai su et vu que toutes mes belles intentions étaient à très courte échelle. J'ai su la dérision de l'action, aussi pensée et respectueuse soit-elle. J'ai eu la grande chance de comprendre qu'être inutile et l'accepter était le cadeau que la vie me faisait. Comprendre cela, le vivre au fond de mes tripes. Oser délaisser les prétentions et l'illusion d'être indispensable ou d'avoir pu changer quoi que ce soit. Alors la vie et moi-même seraient autres, ailleurs, soulagées de ce poids. Quelque chose d'autre pourrait commencer et ouvrir l'inconnu de moi. Peut être, un jour...
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23 oct. 2010

Tu prends un train et tu changes de vie

Ce matin j'entends à la radio un italien parler si bien le français et tout à coup je repense à Cathy et je réalise, oui ce matin, 26 ans après...Je réalise qu'elle m'a un peu montré une voie.

D'abord les "Cathy"..Deux, j'en ai rencontré deux à dix ans de distance et si semblables ! Amoureuse je suis, des filles en tout point opposées à moi physiquement. Donc mes Cathy sont grandes, fines en haut et large des hanches, ça c'est la base de la Cathy dans ma vie. Ensuite il y a leur voix, un truc chaud qui grésille, comme des chataignes dans un brasero et après il y a le rire. Puissant, qui déboule et déboulonne toutes tes défenses, tout ce que tu croyais, qui emplit la pièce, fait entrer l'Afrique bouche et gorge ouverte, libre cours, un torrent. Voilà mes Cathy.

Celle là est entrain de finir son diplôme d'éducatrice et on bosse ensemble à Paris. Elle finit son dernier stage. On parle de tout sauf de boulot, finalement. C'est un bonheur son corps qui emplit l'espace, sa vision des choses, ses gestes. Et nous parlons beaucoup. Elle a 25 ans et moi presque. Je n'aurai pas le temps de la connaître vraiment, elle est en recherche, en doute, elle a l'impatience et la prestance aussi. Elle est là quand elle est là et elle est déjà ailleurs à peine sortie de la pièce.

Qui suis-je moi, je ne sais pas. Je ne veux pas être  "simplement". Mon père vient de mourir, j'ai rejoint ma mère à Paris dans cet appartement du XV eme que j'aimais tant. Métro et boulot et beaucoup de marche dans cette ville qui est toujours là pour toi. Le boulot est dense, un centre maternel dans le XIV eme, pas loin du quartier chinois. La découverte des mères célibataires entre prostitution et pauvreté extrème, morale et physique. La découverte de la psychanalyse de terrain, des centres thérapeutiques,  du travail d'équipe. Un gros paquet. Qui changera ma vie et mes choix. Et cette Cathy en plein qui passe et va me laisser sa trace. Du genre "voilà comment on peut vivre aussi". Une plus folle que moi, à ce moment là.

Que se passe-t-il de si fou ? Elle prend un train pour Rome, seule. Elle a besoin de changer d'air quelques jours, d'oublier, de se sentir bien.

Elle séjourne à Rome et rencontre un homme, plus âgé qu'elle, "bien sûr", ai-je envie de dire.  Bien sûr c'est vers lui que son coeur tire. Il est italien, "bien sûr." Il a déjà un sacré parcours, avec des zones d'ombres, je ne veux pas savoir, elle non plus, et elle aura le temps...Quelque chose se passe.Ils se voient, dînent, parlent, marchent des heures, mangent, rient, se prennent à peine, se jaugent, s'écoutent. Bien sûr il a beaucoup à lui dire.

Cathy revient bosser, elle reprend le train le vendredi, hop, directement. Il faut être sûre, il faut savoir. Cet impossible. Cathy revient le mardi. C'est décidé. Bien sûr. Et ainsi elle va passer tout son temps libre là-bas pendant deux mois. Il la veut. Elle veut. Elle revient un jour pour me dire "si mon appart t'interesse, passe chez moi, je m'en vais bientôt".

A Rome tout s'organise, Cathy est folle, Cathy est amoureuse. Toute. Elle vit chez lui, dans ce vieil appartement immense et déglingue. Lui. Lui un homme magnifique qui veut d'elle. Tout. Cathy est heureuse, elle décroche tout sur son passage, elle me parle de cet homme, de la langue italienne qu'elle s'est mise à apprendre i tutti rapido presto, va , va, amore mio. Tout est un manège, tout va vite et la vie à Rome l'emporte, l'emporte. Elle n'a peur de rien, je crois que c'est cela que je retiens. Ce n'est pas la première qui me le dit, qui me le montre. J'ai déjà retenu pas mal la leçon et je suis en plein stage d'application. Et Cathy me pousse, m'entraîne, m'énivre de sa vie, de sa capacité à tout laisser et à reconstruire devant.

Elle cousait déjà beaucoup, elle avait un  tempérament d'artiste, elle ouvrira un atelier de couture, elle enseignera le français. L'amour parle, quand l'amour parle il parle court, simple, droit, tout court, avec des points partout. Point. C'est comme ça. Un ouragan est une mauviette à côté, bien sûr. Tout est sûr.

Et c'est çà que je retiens de cette fille là. Et elle laisse en moi cette impertinence, cette folle beauté, encore, encore une qui me laisse ce tatouage de la vie. Je prends son petit appart de banlieue, bien sûr. J'y reste quatre mois, mes 25 ans sont passés et lui, ailleurs, m'a enfin dit qu'il m'aimait. Alors il faut partir, "bien sûr".

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17 oct. 2010

Chez A et R.

Je veux parler de Lui et Elle, d'eux deux, que je ne connais pas, peu, mais qui ont été là quand il le fallait. Dans leur maison. Il m'ont installée au rez-de-chaussée, dans une grande chambre avec salle de bains. A côté il y avait la cuisine commune. A l'étage c'était tout pour eux.


Dans ma vie il pleuvait, j'étais à la rue. A la rue de l'amour, à la rue de moi, à la rue dans ce Cambodge que je n'aimais pas ou qui ne m'aimait pas, pas là. Ils m'ont ouvert leurs bras, juste comme ça, par sympathie, par joie. On se connaissait de loin, un peu plus, le boulot, les connaissances dans ce Phnom Penh de 1992. Celui où...
C'était mai et j'allais partir un bon mois plus tard. Rien n'était sûr. Il y avait eu tant et il y avait eu toi. 
J'étais seule, aux abois. Avec ma mobylette dans les rues sales, je regardais autour de moi et je ne comprenais pas.
Mais eux ont été là, et d'autres aussi. Quand tu es très loin c'est comme ça. On se regarde dans les yeux, on se dit des essentiels très vite, on sait que le temps compte, que tout passera. On va droit, droit vers soi. On se sourit, on boit des coups, on mange ensemble, on se raconte nos vies, les pays, le boulot, tout.

Il était vraiment très séduisant ce R. là. Comment dire ? On avait trainé dans les mêmes pays, un peu pour les mêmes causes. Il était très intelligent et cultivé et il avait trouvé "son" pays et celle qui.
A. était d'origine khmère et la voilà revenue vivre au Cambodge à trente ans. Il y avait eu quelque chose de définitif entre eux qui s'était imposé et qui se jouait à ce moment là, dans cette maison qu'ils me proposaient de partager provisoirement, pour me dépanner.

Elle était secrète et bavarde. Elle régnait chez elle, aimait faire la cuisine et avait plein de bonnes idées comme de faire des tisanes aux fruits avec des sachets ramenés de France et de laisser le tout en bouteille au frigo. Elle avait vécu en France le plus clair de sa vie mais revenait dans son pays, un peu étrangère, un peu méfiante aussi. Dans ma chambre les rats faisaient un boucan du diable toute la nuit. Ils vivaient dans les poutres et cavalaient. Il fallait mettre des boules quies pour dormir ! Au début j'avais peur d'en trouver un sur mon lit, mais finalement j'étais le dernier de leur soucis. Par contre, ils aimaient grignoter les chaussures en cuir. Et dans ce pays, des tas d'artisans cordonniers nichés dans des échoppes sombres pouvaient te créer des chaussures selon tes souhaits...

Il avait passé le cap entre bosser pour des associations et devenir "fonctionnaire" de l'humanitaire, c'est à dire travailler pour un truc qui commence par U.N..Unesco, Undp, etc..Programmes de développement, d'éducation, ..des Nations Unies. Le voilà avec un bon contrat en poche et la paye ad hoc. Il changeait de camp. Quelques années après je le revois à Paris, il rit en disant qu'il a tellement d'argent économisé qu'il ne sait qu'en faire et quel logement acheter. C'est deux ans plus tard, ils se sont mariés à Phnom Penh, le riz a été jeté dans leurs cheveux. Je déjeune avec elle. Elle a toujours ce côté ombre , elle sait les doutes pétris en Lui, mais elle me dit qu'elle a fait son choix, qu'elle s'est mariée, que la vie avance.

Mais pour l'heure nous sommes en 1992 et il fait chaud, tellement chaud. Le mois de mai, comme celui d'avril, sont épouvantables. On sue sans relâche. Je ne suis bien que sur ma mob à sillonner les rues pour capter un peu de frais. J'ai une mission avec des anglais, j'évalue ce qui se passe dans des orphelinats. 

On se retrouve dans la journée dans la cuisine, avec A. pour boire du frais et papoter. Je ne sais plus de quoi nous parlons, tout est très facile entre nous. On se voit tous les trois, parfois, le dimanche. Il aime les plantes et s'occuper de la maison. Sa voix est belle, basse, posée, il appuie sur les phrases, il pense à ce qu'il dit, il a de l'humour aussi. Ses yeux sont de braises, il me réconforte souvent, ils me réconfortent tous les deux. Ils sont là comme il fallait. Présents et loin. Leur clé dans ma main, je ne monte jamais en haut, sur leur territoire. Sur la magnifique terrasse en bois il y a son hamac immense, il y tient, il aime y passer des heures. Je crois qu'il se dit "Je suis arrivé, enfin"...C'est ce qu'il m'a dit la première fois que je l'ai revu dans cet endroit. Qu'enfin il avait trouvé une paix et une femme formidable, qu'il ne voulait plus faire le malin. Car les femmes et lui, il connaît...

Je garde le souvenir d'une escale, d'un pansement dont j'avais besoin et de deux êtres remplis, pleins de recoins, de silences et de leur présence. La maison était sympa, on s'y sentait bien.

Quatre ans plus tard je vis au Laos. Une collègue part en vacances au Cambodge, je lui parle d'eux, je pense qu'elle les verra. Elle revient, elle l'a vu Lui. Il s'est séparé d'Elle. Je n'en reviens pas. Je suis abasourdie par cette nouvelle. Elle ne le connaît pas mais elle ne l'a pas trouvé très en forme, elle comprend que leur séparation a peiné la petite communauté d'amis, comme une ombre planante, sombre. Je me revois avec eux à Paris, avec eux à Phnom Penh au temps de leur amour, avec Lui qui pensait avoir banni ses détours. J'aurai au moins partagé leur affection envers moi, en ce temps béni de leur vie, pendant que la mienne prenait l'eau de toutes parts. Si longtemps après, ma reconnaissance est profonde, je veux encore leur dire Merci.

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7 oct. 2010

L'ailleurs en bouche

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Une charmante blogueuse m'écrit que les seules choses qui manquent parfois à son palais, quand elle est loin ,sont la salade verte et les yaourths. Tiens me dis-je ? Tiens, qu'est ce qui te manquait, à toi ?

La cuisine d'Asie du Sud-Est est une des cuisines les plus variée et les plus raffinée, enfin tout est à mon goût. Les piments, tu peux doser, ils ne sont pas un réel problème. Non, tout y est. C'est aussi le régime alimentaire idéal, parfait. Que du salé pendant les repas. Toujours du riz, des légumes, de la viande des oeufs ou du poisson, ces trois mets à volonté sur la table, pas mélangés c'est toi qui fait ton fourbi. Une cuisine de liberté et de fraîcheur.Les fruits sont mangés entre les repas. Ils sont tout épluchés et coupés, tu te sers avec encore plus de gourmandise de ces délices, à se damner...
Bien sûr, il y a plein de plats qui mixent légumes et viande ou poisson, beaucoup de soupes surtout, pleines de saveurs incroyables. J'adore.
Qu'est ce qui manquait à mon palais ? Le chocolat noir. C'est tout. Mais ça tu en bourres ta valise, et les amis risquent même des colis. A la saison froide, pas la chaude, sinon tu reçois du couli de chocolat dégoulinant ! Un copain nous avait envoyé aussi du fromage, un camembert, enveloppé de magazines récents. Le tout est arrivé en sandwich. Le camembert fondu entre couches de papier coloré. On a laissé dehors, sur la table du jardin. Un chien pelé est passé et à tout mangé. Miam les hamburgers des occidentaux !! Rigolades.
Oui, le fromage manquait à certains, c'est vrai. Pas à moi. Il y a tant de merveilles en Thaïlande, par exemple. Tant de plats, tant de légumes, tant de fruits à te renverser par terre de plaisir, que non. Juste ce petit carré de chocolat noir, fin, c'est vrai.

La seule chose qui manquait dans mes trois séjours ( d'un à deux ans chacun) dans ces pays, sont les émissions de radio de Radio France. Car en ce temps là ( de 1988 à 1996) on captait mal, ou pas du tout. Nous n'étions pas équipés et , bien sûr, l'ordinateur n'était pas encore dans les maisons, en tout cas pas en campagne. Alors cette nourriture là, celle des voix, des infos au quotidien, des merveilleuses découvertes de France Culture, des animateurs aimés de France Inter, et tout le reste, oui cette nourriture me manquait beaucoup.

Nous y pensons encore aujourd'hui à cette période où l'ordinateur n'était pas dans nos vies quotidiennes et tout juste au boulot. On était coupé de l'Occident, des amis et de la famille. Et nous aimions cela, la plupart d'entre nous étaient venus pour cet isolement, ce "laisser tout derrière" et surtout pas pour entendre des parents, des cousins, des amis au téléphone chaque jour. Cette coupure nous forgeait, façonnait chaque moment, chaque choix, chaque décision. Elle avait ses douleurs et ses joies, elle était pleine. Le courrier était une divinité, le fax une magicienne. Le temps prenait tout. La distance pesait, s'écoulait comme en chair et os, et permettait de rythmer les sentiments et les informations échangées, elle donnait une forte maturité aux choses. Elle nous laissait libres, seuls, sans attente ou très patients, ce qui correspondait parfaitement aux caractères de ces pays boudhistes .

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27 sept. 2010

L'arrivée au Laos.

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Quand je suis arrivée au Laos, j'ai perdu tous mes bagages. Oui ne rigole pas.
Moi je ris car j'étais très déprimée avant d'arriver. La décision de repartir vivre loin je ne l'avais pas préméditée longtemps avant. C'était l'année 1996. En début d'année mon amour passionnel m'avait mis sur le tapis. Je ne pouvais pas avoir anticipé quoique ce soit. J'étais démantibulée. J'ai essayé de rester dans la même ville et d'y bosser mais ce fut impossible, au delà de mes forces. Je m'étais mise à fumer, moi la non fumeuse, et je fondais dans la déprime quand j'ai répondu à une offre d'une association de solidarité (O.N.G) pour laquelle j'avais déjà travaillé.
Il fallait carrément diriger l'assos. C'était au dessus de mes compétences, vu aussi que je n'étais plus bonne à rien. Cassée. Mais j'y ai vu ma porte de salut et j'ai foncé. Tout s'est fait très vite. J'ai eu un rendez-vous en mars et en mai j'étais dans l'avion.
 Tout ce que j'ai vécu sur le territoire français avant le décollage a été une horreur. Ma grosse valise à trainer chez ma soeur en banlieue parisienne, les coups de fils dans les cabines où je le suppliais d'un dernier aveu, d'une parole, de se voir, d'y croire encore. Pathétique. Je suis pathétique quand je m'accroche aux branches, qui ne l'est pas ? Mon coeur était déchiré. Mais ma valise lourde et prête. 
Je faisais la fière. Je levais le nez. Il vint à Paris. (Je l'ai écrit ailleurs, n'y revenons plus.) Je pris le taxi, désemparée.

Et puis les avions décollent. Décollent, décollent et tu vois le ciel, tu es dedans, tu laisses tout derrière, obstinément. C'est comme cela que je fais, moi.
Combien de bagages ? Un gros truc avec moi, plein de documents et de livres. beaucoup de trucs pour le boulot et je terminais aussi une Maitrise que j'allais étudier sur place, par correspondance, donc, du lourd à porter. Et en soute deux bagages, la lourde valise avec tout le quotidien, fringues, etc, et un autre sac. Heureusement le minimum de toilette je le prends toujours avec moi. Avant on pouvait, maintenant, tu sais, chaque petit flacon ou chaque sachet d'aspirine est rejeté au contrôle.

Je ne me souviens plus du voyage pourtant j'ai dû faire escale à Bangkok, un aéroport que j'aime, que je connais et qui est plein d'amour et d'amis. Je crois que j'ai respiré en y atterrissant. Le pire serait derrière. Point.
Prendre l'avion me transforme, me rend amnésique et prête à tout devant.
J'étais déjà allée au Laos en vacances, j'avais revu Daniel là bas. Daniel n'était plus. La collègue qui avait vécu tout cela, le suicide de Daniel, la charge de deux années de boulot, était très épuisée, elle finissait son contrat sur les genoux. Et elle avait eu un enfant au Laos, il avait fallu tout gérer en même temps, en tant que mère célibataire et directrice d'association. Elle n'avait pas trop aimé la lenteur laotienne, la non-action, la passivité de tout, qui fait que rien ne compte au fond et rien ne se fait et jamais quand tu voudrais. Ce n'était pas son truc, elle aimait la politique, l'engagement, et regrettait la Bande de Gaza où elle avait travaillé.

Le vol Bangkok-Vientiane fut facile et doux. Juste un saut de puce entre ces pays frontaliers. Le Laos est le pays du bonheur, de la Paix sur terre, enfin pour nous. Bien sûr que la vie peut y être rude et que c'est une dictature communiste ex Vietnam, etc...Mais je veux dire que tu plonges dans un rythme lancinant, lent, tendre, où tu auras tout ton temps parce que rien ne sert d'y courir, rien. La nature y est jungle dans les montagnes, les fleuves sont gris-vert ou marrons, les routes y étaient inexistantes ou quasi toutes en terre où tu enfonces la voiture jusqu'aux portières. Les temples viennent se baigner dans les fleuves, leurs pierres y pénètrent langoureusement, c'est enivrant, magique. Les enfants y lavent leurs buffles au soleil couchant. Toi tu es là, seul, tu perds toute notion de tout, tu fais en sorte que tout s'arrête. Tu commences à comprendre combien tu n'es rien, combien tu as laissé derrière, combien tu veux te diluer là et fondre. Etre ce buffle gris dans l'eau grise et cette boue que l'enfant retire avec ses gestes parfois souples, parfois fermes, et justes. L'eau éclabousse et l'animal est heureux et l'enfant est fort, si vivant. Voilà ce que tu es au même moment.

Alors quand j'arrive à l'aéroport j'attends longtemps. Déjà ce sont de ces pays où tout est militarisé et où un visa se paye, se négocie, se fait attendre même si tout est prêt. Mais tu as des alliés sur place, la collègue t'attend et tu passes dans la file spéciale. Néanmoins tu attends tes bagages. Et, et...Et ma grosse valise n'est pas là. Mais comme je suis au Laos, je souris et je ne me soucie pas. La collègue m'emmène chez elle, dans cette jolie maison qu'elle me laissera. Et figures toi que plusieurs heures après quelqu'un sonne et m'apporte ma valise. Il s'est trompé, il a contacté l'aéroport et il me la ramène. J'ai vraiment de la chance, en plus tout y est.

Je suis arrivée.



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23 sept. 2010

Daniel



Daniel Je pensais pouvoir parler de toi ici mais je vois que c'est encore beaucoup d'émotions, plus encore que quand tu es mort. Daniel, oui, n'a pas choisi de voir au delà de la quarantaine. Il a fait son choix. Un soir de 1995 après un dîner très sympa au Laos, chez lui, dans ce pays qu'il adorait, auprès de sa femme laotienne et leurs deux jeunes enfants.
On ne sait pas, on ne peut jamais savoir.

Daniel je le connaissais peu. C'était un homme d'une voix exquise. Il y avait en lui une immense douceur et une tristesse douce, lointaine. Son sourire était un appel. Son sourire était franc. Ses yeux brillaient. Il avait beaucoup de charme, celui de la féminité et cette voix lente, éraillée à peine, qui trainait, qui captivait et laissait aussi la place à l'autre.

Il a travaillé à l'Est de la Thaïlande, dans un camp de réfugiés, il a adoré cette période, il rayonnait. Ensuite il fut mon deuxième directeur à Bangkok, puis il partit au Laos diriger l'association, enfin, non, il avait pris un poste plus tranquille, celui que Clo prendra ensuite. En 1992 je le recroisais là-bas et il m'encourageait à aller dans la ville ancienne de Luang Prabang qui est un joyau sur terre. Il adorait ce pays, il adorait cette ville. Il m'a dit " En y allant, tu retournes un siècle en arrière" Et il avait raison. Nous sommes dans une rue de Vientiane, la capitale du pays, enfin, capitale...Quelques rues goudronnées le reste en terre, tu vois...Et il porte ses éternelles chemises larges et bariolées et il me souhaite bon voyage et c'est la dernière fois que je le vois.
Je vis alors au Cambodge pour encore quelques mois et je n'ai absolument aucune idée mais absolument pas l' idée que quatre ans plus tard j'arrive à Vientiane pour diriger l'association. Là où j'ai laissé Daniel ce jour de mai 1992. je vais être au même endroit en 1996, et sans lui.

C'est dans ce beau pays qu'il a choisi de quitter sa vie. Il aura eu la cérémonie boudhiste qu'il aimait et ses cendres dorment là-bas au pays nonchalant de ses amours. Finalement la nonchalance c'était son truc, ses pays. Il avait vécu une première partie de vie en Guyanne française, instituteur dans des villages isolés dans les forêts amazoniennes. Il avait adoré, il en était un peu nostalgique, je crois. Hamac, tongues, et immersion chez les locaux, c'était sa vie. Il gardait de puissants et magnifiques souvenirs de cette période qui l'avait bâti je crois, conquis. Il y avait rencontré les Hmong, ce groupe ethnique laotien qui avait fui après la guerre du Vietnam. Les réfugiés Hmong cultivent les terres en Guyanne et vendent leurs fruits et légumes sur les marchés. Ensuite, c'est dans les camps de réfugiés de la Thaïlande que Daniel était venu les retrouver et travailler.

Il était conquis. Il était entièrement à son travail qui était sa vie et il était comme un poisson dans l'eau en Asie du Sud-Est. Peut être le Laos était-il le point de non retour, peut être savait-il qu'il bouclait une boucle ? Que rien ne pouvait mieux répondre à ses attentes... Peut être qu'il n'y avait aucune autre perspective. Juste rester là pour toujours. Mais pourquoi y mourir déjà ? Daniel était dépressif ? Il avait une pharmacie pleine. Et sans doute s'il avait été en France aurait-il été suivi différemment, une thérapie, d'autres perspectives ? Oui mais sa vie était là-bas. Et certes, quand tu te maries avec une femme du pays, tu as très peu de chance de la rendre heureuse ailleurs. Tant d'autres amis se sont cassés les dents...Alors ? Alors, la vie.

Je me souviens de lui et moi dans un touk-touk à Bangkok, à son époque thaïe. Il détestait, d'ailleurs, devoir vivre dans cette ville. J'allais à l'Unesco voir un collègue et il m'avait déposé là. Je m'étais sentie toute chose. Le charme de Daniel. Ce petit brun avec ses chemises larges, un peu serré dans ses pantalons et son visage lunaire. Sa voix, son corps près de moi, nous nous touchions dans le tuk-tuk et la moiteur. J'étais novice, à peine arrivée quelques mois avant, je vivais au Nord du pays. Il me parlait, me parlait. Nous faisions connaissance. Je n'ai aucune idée de ce qu'il pensait de moi. Il savait que je n'étais pas célibataire. De sa vie amoureuse nous ne savions rien à l'époque. C'était un mystère. Avait-il laissé une belle quelque part ? 

Un jour une beauté du diable est arrivée pour un séjour dans la maison de Bangkok, sa maison, qui faisait aussi office de siège de l'association. Cette fille était belle comme cette actrice dans "La femme du Coiffeur" de D. Leconte, tu vois ? Une brune pulpeuse avec des jupes en volume. Je la revois faire le ménage comme une fée penchée sur la maison. Et le Daniel assis à son bureau, lutin malicieux, ne disant rien avec un sourire rêveur. Un air illuminé que je ne lui avais jamais vu. Elle est repartie. Je n'ai jamais su. Il était hyper discret. Finalement qui savait son monde et son mal intérieur ? Je me le demande.

Il était doux et il se noyait au dedans. Il aimait profondément ses amis, tendrement, profondément, je crois qu'il aurait donné sans compter pour eux. Un an avant qu'il ne se suicide, son meilleur ami du coin, notre Christian, (qui rit dans le coin à droite, sur la photo là-haut) était mort du sida. Ils avaient vécu l'aventure asiatique ensemble durant presque dix ans. Christian avait pris le poste de Daniel quand celui-ci était parti au Laos. Daniel avait tout créé au Laos, l'assise de l'association, les projets du Nord au Sud, les partenaires, les contenus, tout. Idem pour Christian qui n'a survécu ses dernières années que par la passion de son travail.

Pourquoi je parle de Daniel que je connais peu ? A cause du touk-touk dans Bangkok et de nos corps qui se frôlent, du désir ambiant, de la pudeur et de son regard bienveillant sur moi. C'est vrai que je l'avais aussi revu lors d'un dîner dans le Nord, chez moi. On avait mangé une soupe délicieuse dans un restau bizarre. Un de ces plats chinois où tu as un immense bouillon devant toi et tu partages, tu mets les ingrédients et les odeurs se mêlent. On s'était régalés. Il n'allait pas très bien. Il semblait blasé, il semblait s'ennuyer un peu, il n'en pouvait plus de vivre à Bangkok.Nous ne savions pas, nous n'avions pas idée qu'on se retrouverait deux ans plus tard au Laos, moi de passage une première fois, lui installé.

Pourquoi je parle de Daniel ? Un être mêlé, une âme vagabonde, un homme de charme sincère et simple, et tant de secrets. Finalement tous les êtres que nous rencontrons nous changent, nous façonnent, même si nous  les connaissons peu ?


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17 sept. 2010

Clo.

Clo est une des dernière découverte amie-du-lointain.
Tu peux la voir de dos, sur le montage de la bannière, la petite photo à gauche, lors de la cérémonie de départ du Laos.  Cette cérémonie se nomme " baci". Je suis de face et au fond à droite c'est le dos de Clo.
Une grande fille splendide, la première chose à laquelle j'ai pensé quand je l'ai vue au boulot c'est qu'elle aurait pu être mannequin. Grande, avec juste les formes qu'il faut, svelte, des cheveux bruns frisés d'un volume de rêve et des yeux verts aux grands cils. Une sirène. Et tout ça au naturel, pure nature. Pas un brin de maquillage ni quoi que ce soit.
Tout vêtement sur Clo tombait comme par magie d'une élégance simple à couper le souffle. Bref, un corps. mais surtout une tête. Et un rire, à pleines dents, et des mains longues. Enfin, tout.

Le père de Clo travaillait dans la marine marchande et sa mère était anglo-saxonne. La petite Clo avait donc beaucoup bougé dans sa vie et avait passé son enfance en Nouvelle Calédonie, pieds nus, sauvageonne. 
Pieds nus nous l'étions tout le temps au bureau et dans nos maisons, dans ce pays boudhiste où tu laisses tes chaussures au dehors.

J'ai d'abord rencontré Clo par son C.V. J'allais quitter Lyon pour Vientiane, la capitale du Laos, pour diriger une équipe laotienne ( et deux collègues françaises ) dans une association dédiée à l'éducation et à la santé. Je résume en disant cela, je ne vais pas te parler en détail de ce que nous faisions, pas là. Là je raconte ma Clo. Je veux raconter ici ceux qui ont compté pour moi et ceux qui ont partagé ma vie d'expatriée.

Alors j'ai lu le C.V de Clo en me disant " je vais être sa boss, voyons voir cette fille". On m'avait dit qu'elle était jeune et parfois impulsive. Elle avait ..? 24 ans ? Je ne sais plus... et un parcours qui m'a plu d'emblée. Elle avait fait une grande école de commerce et en sortant de là avait été logisticienne-manager  d'une troupe de cirque. Elle avait fait ses études moitié en France, moitié au Royaume-Uni. Elle avait plein d'expériences dans le domaine des arts de la rue et des langues vivantes plein la poche. Tu sentais là fille qui est en pleine possession de ses moyens et qui n'hésite pas.

Et puis quand je suis arrivée face au spécimen, c'était encore mieux. J'avais signé pour deux ans mais je n'en ai fait qu'un et quand on s'est écrit alors que j'étais rentrée en France "la laissant aux mains" d'un directeur bof bof, elle et son autre collègue Pat...Elle m'a fait comprendre que ce gars était une tâche, un mou du genou et que ça ne le faisait pas. Elle était déçue. J'avais rompu le charme d'une collaboration hors pair entre elle, Pat et moi, les 3 nanas de l'équipe..et les dizaines de laotiens travaillant avec nous...Je sais. C'est moche...

Clo avait toujours le sourire, ce n'est pas une référence là-bas. C'est obligé de sourire, surtout dans le malheur. Une des plus belles choses qui m'aient été donnée d'apprendre. Mais le sourire de Clo, avec les yeux et la bouche, c'était du pur, du sérieux, de quoi avancer ensemble. Elle était responsable de "l'atelier' en charge de toutes les productions de matériel pédagogique : bandes dessinées, posters en tissus et papiers, marionnettes,livres...Elle a mené ça tambour battant et surtout elle était imprégnée du pays.

Elle parlait, écrivait et lisait le laotien. Cette fille t'apprenait une langue en trois mois, sans problème. Elle vivait avec les locaux, les fréquentait, buvait des bières avec eux et plus si affinités. Et affinités il y eut avec péripéties, je te le dis. Pas que du bonheur d'ailleurs. Des choix, toujours des choix.

Des troupes de cirques sont venues au Laos, c'est Clo qui les hébergeait, bien sûr. Sa maison était en bois, loin du centre ville, les voitures s'embourbaient. Une nuit elle roulait en belle robe légère, au sortir d'une "party" arrosée, quand elle est tombée en panne, de la boue jusqu'aux mollets. Equipée rocambolesque entourée de laotiens en deux roues, éberlués et saoûls, pour la sortir de là...Hisse et Ho la Clo !

A n'importe quel moment de la journée elle se posait dans l'entrée du bureau où il y avait deux fauteuils en osiers, à l'abri d'un paravent. Elle se mettait en tailleur et disparaissait  aux yeux du monde. Elle méditait ou simplement "faisait le vide" comme elle disait. Pas plus de cinq minutes lui suffisaient. Elle revenait ensuite dans son bureau toute lissée, détendue, disponible à 300%. Clo passait sa vie au travail sans jamais regarder l'heure. Elle était passionnée, elle adorait son équipe de trois dessinateurs laotiens, elle adorait le pays, elle y était chez elle.

Un jour France Culture a débarqué, invité par Clo. Elle avait commencé à enregistrer des chansons de groupes éthniques, faut dire que nous étions en lien étroit avec une équipe d'ethnologues, dont un pote à elle. ainsi qu'un chercheur de haut vol,  de vraies perles.  Deux animateurs-chercheurs de Radio France venaient pour enregistrer des traditions orales et c'est Clo qui les a guidé. Bon, tu vois, c'était comme ça.

Il y a des personnes qui ont le don. Ils sont entiers, ils sont complètement "à leur place" quand ils font quelque chose. Je dirais qu'ils rayonnent. Ils ont sans doute eu la chance de sortir tôt du nid. Ils ont eu une enfance pleine, avec une multitudes de possibles. On leur a dit très tôt " Tu peux", ils ont vu très tôt que c'était possible. Ils n'ont pas peur. Je pense que la peur est le cancer du Monde. La chose la plus importante à enseigner à ton gosse c'est la non-peur et les possibles. La confiance. Après l'instinct suit, naturellement, pour trouver ta nature. Nous avons le flair quand nous osons respirer.

Alors malgré toutes les galères, tous les moments de doutes et d'abattements,  que nous avons traversé dans notre année laotienne, je ne retiens pas les larmes mais le sourire fulgurant de cette fille. La force de sa présence et cette énergie transcendantale. C'est vrai qu'elle était impulsive et pourquoi ? Parce qu'elle débordait d'idées. Tout le temps. Et des bonnes, en plus. De l'envie à ras bord, qui déborde, oui. Des collègues comme ça, qui rient au lieu de pleurer, par tous les temps, et qui savent et se taire et parler pour dire. Tu les gardes au chaud dans ta boîte à merveilles de la vie. 

Non, je n'ai pas gardé contact. J'ai un peu essayé mais Clo elle vit avec le présent, pas de soupirs, pas d'adresses vieillissantes. Deux cartes. Elle était à Londres en  fac d'ethno. J'ai eu sa mère au téléphone, même, pour me confirmer une adresse. Cela m'a fait sourire. Sa mère s'inquiétait encore pour l'avenir de sa fille...Pas le temps de finir sa Thèse, la miss Clo était déjà repartie, happée par une mission de terrain, etc. J'ai rigolé. S'inquiéter ?!? Les mères, décidémment, ne connaissent pas leurs enfants. J'ai croisé sur le net sa bouille, il y a dix ans...Afrique, Nations Unies, journalisme...? Et puis encore ailleurs et autre chose...
Ne pas la chercher. Un jour je l'ai trouvée dans mon escarcelle. Une chance. Une fois. Merci Boudha.

13 sept. 2010

Ceux qu'on trouve et se ressemblent

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L'ailleurs est vaste. Quand je repense à cette poussée qui m'a fait mettre une vie en deux valises et partir travailler, mais surtout vivre, très très loin de chez moi, je souris à moi même.

Tu ne peux pas dire que c'est un acte réfléchi. Comme tant d'autres choses, si tu réfléchis trop, tu ne fais rien. 
Non, c'est un besoin, absolu, qui te fait partir. Absolu, aussi grand que l'amour, impatient comme une rencontre dont tu ne sais rien mais tu y vas.Oui, tu n'as pas peur de quitter ce que tu as puisque c'est ce que tu ne connais pas qui t'attire le plus. Et la peur, tu n'y penses pas. N'existe pas, pas à ce moment là.

Et ce qui reste au delà de tout, ce sont les rencontres. Les rencontres de là-bas. De cette sorte de gens, finalement un peu comme toi, on est comme des chiots et des chats qui se reniflent et se découvrent d'un genre de même famille. De cette caste des loin, des sans, des cherche, des impossible, des imprudents, des malins, des ingénieux avec la vie, qui pognent parce que le temps cogne, parce que c'est impérieux. Il y en a partout des comme ça, mais loin il y en a vraiment vraiment beaucoup. Et je les aime.

Tu veux que je t'en raconte ?

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6 sept. 2010

Un coin ami

 Difficile de prendre la portée de toutes choses. Tout revient.
Il y a un an j'ai eu envie de créer un blog à force de lire ceux des autres, c'était tentant. Ecrire, bien sur.
Déjà suffisamment penchée sur mon ego, j'ai eu très envie de tenter l'aventure à deux et j'avais une chère amie si talentueuse que je pensais que ce serait possible. Ce le fut. Mais j'ai pris beaucoup de place, trop de choses à dire, trop de solitude, trop d'incompréhension, trop de tout. Tant d'attentes désordonnées.

Je suis allée dans les coins et je m'y suis trouvée bien très souvent. Que de joies ! Que de contentements et de surprises ! De la fébrilité aussi, celle de l'écriture et dire.

Dire serait-ce mon credo ? Moi qui aime aussi tant le silence. 
J'ai trouvé tout et son contraire et exploré les cases, les envies, les retours. Belle aventure. 
Chaque blog ouvert est un maillon d'une chaîne et finalement, un  ami qui m'attend toujours là où je suis, comme je suis. Bienveillance. ce que nous cherchons au plus, au coeur, bienveillance sans laquelle nous pleurons, nous nous déssechons comme une belle plante bannie. Bannie d'elle même, inconsciente.
Ecrire alors. Amie.Ecrire les amis.
Ecrire l'ailleurs vécu, aussi, de celui qui fait aujourd'hui. Sans lequel rien ne serait possible tel que.

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