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27 mai 2011

L'amitié défaite

Je ne sais pas trop quand je t'ai vu la première fois, je ne sais pas trop pourquoi nous sommes tant unis bien des années après. 
Bien des années.
Nous travaillions dans le même camp de réfugiés, j'étais très inquiète de ce que j'allais y faire. J'avais la trouille et l'appétence. Tu avais cette nonchalance et l'expérience.

Je ne sais pas toujours aussi ce qui uni et désuni des amis. L'amitié est somme toute bien fragile. Il y a deux mois j'ai compris que j'avais perdu des amis, que vraiment, nous n'étions plus ensemble même de loin, surtout de loin, la chose rare dont j'ai besoin. Rare et difficile, exigeante.
J'ai bien fait. J'ai voulu tester, être sûre. Il y a pourtant une chose simple c'est quand tu ne reçois plus de signes, plus de réponses à rien, ni courrier, ni téléphone, ni e-mail, etc. Quand tu ne sais plus rien de leur vie, quand tu apprends, presque par hasard, qu'il y a eu une grande fête pour un âge canonique et que l'on n'a pas pensé à toi. Même, tu étais éliminée d'office parce que trop solitaire " Tu n'aimes pas les groupes, les assemblées de gens" te répond-on pour te dire "Tu n'avais rien à faire avec nous en ce jour de fête".

(Moi qui suis une séductrice bout-en-train grande danseuse devant l'Eternel ! )

Alors je voulais être sûre. Avec ceux qui ont partagé l'expatriation avec moi et la vie d'Asie, je veux être sûre car ils sont rares et chers, nous avons des secrets.

J'ai dit "Je viens". Six ans après s'être croisés un soir chez eux. Depuis nos vies ont beaucoup bougé. Depuis j'ai changé, je n'en doute pas et ils me savent beaucoup plus fragile et casanière. Ma vie ne leur parle guère. Leur vie de famille pleine de principes moraux n'est pas non plus de mon genre mais je m'en fous.
 En serions nous à nous juger ?

J'ai dit "je viens" et j'ai reculé. Un retard de train, la trouille devant l'attente dans une ville que je déteste car elle m'a coupée en morceaux et je ne retrouve rien. La trouille devant des foules, une peur panique, un besoin de sécurité, j'ai fait demi tour. J'ai sonné mon glas. J'ai ensuite fait sonner le téléphone pour l'entendre. Entendre le jugement, les questions sournoises et inquisitrices sur ce que je fais de mon temps, de ma vie, sur mon utilité quoi...Et l'incompréhension totale devant une fille inconséquente, quasi malade parce qu'elle fait demi-tour au lieu de rester trois heures dans une gare. Oui, cette fille est Barjoland, il n'y a plus rien à en espérer de clair et définitif.

L'amitié n'aime pas dire ses points de ruptures. L'amitié aime le silence, je crois. Et moi je ne sais pas cette amitié là. Je ne sais pas lui faire du bouche à bouche pour des morts annoncés. Je lui demande autant qu'à l'amour, je crois. Et il faudra bien que je le comprenne tout à fait, seuls les barjots amochés peuvent aimer être à mes côtés.

Comme toi, comme toi.

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23 sept. 2010

Daniel



Daniel Je pensais pouvoir parler de toi ici mais je vois que c'est encore beaucoup d'émotions, plus encore que quand tu es mort. Daniel, oui, n'a pas choisi de voir au delà de la quarantaine. Il a fait son choix. Un soir de 1995 après un dîner très sympa au Laos, chez lui, dans ce pays qu'il adorait, auprès de sa femme laotienne et leurs deux jeunes enfants.
On ne sait pas, on ne peut jamais savoir.

Daniel je le connaissais peu. C'était un homme d'une voix exquise. Il y avait en lui une immense douceur et une tristesse douce, lointaine. Son sourire était un appel. Son sourire était franc. Ses yeux brillaient. Il avait beaucoup de charme, celui de la féminité et cette voix lente, éraillée à peine, qui trainait, qui captivait et laissait aussi la place à l'autre.

Il a travaillé à l'Est de la Thaïlande, dans un camp de réfugiés, il a adoré cette période, il rayonnait. Ensuite il fut mon deuxième directeur à Bangkok, puis il partit au Laos diriger l'association, enfin, non, il avait pris un poste plus tranquille, celui que Clo prendra ensuite. En 1992 je le recroisais là-bas et il m'encourageait à aller dans la ville ancienne de Luang Prabang qui est un joyau sur terre. Il adorait ce pays, il adorait cette ville. Il m'a dit " En y allant, tu retournes un siècle en arrière" Et il avait raison. Nous sommes dans une rue de Vientiane, la capitale du pays, enfin, capitale...Quelques rues goudronnées le reste en terre, tu vois...Et il porte ses éternelles chemises larges et bariolées et il me souhaite bon voyage et c'est la dernière fois que je le vois.
Je vis alors au Cambodge pour encore quelques mois et je n'ai absolument aucune idée mais absolument pas l' idée que quatre ans plus tard j'arrive à Vientiane pour diriger l'association. Là où j'ai laissé Daniel ce jour de mai 1992. je vais être au même endroit en 1996, et sans lui.

C'est dans ce beau pays qu'il a choisi de quitter sa vie. Il aura eu la cérémonie boudhiste qu'il aimait et ses cendres dorment là-bas au pays nonchalant de ses amours. Finalement la nonchalance c'était son truc, ses pays. Il avait vécu une première partie de vie en Guyanne française, instituteur dans des villages isolés dans les forêts amazoniennes. Il avait adoré, il en était un peu nostalgique, je crois. Hamac, tongues, et immersion chez les locaux, c'était sa vie. Il gardait de puissants et magnifiques souvenirs de cette période qui l'avait bâti je crois, conquis. Il y avait rencontré les Hmong, ce groupe ethnique laotien qui avait fui après la guerre du Vietnam. Les réfugiés Hmong cultivent les terres en Guyanne et vendent leurs fruits et légumes sur les marchés. Ensuite, c'est dans les camps de réfugiés de la Thaïlande que Daniel était venu les retrouver et travailler.

Il était conquis. Il était entièrement à son travail qui était sa vie et il était comme un poisson dans l'eau en Asie du Sud-Est. Peut être le Laos était-il le point de non retour, peut être savait-il qu'il bouclait une boucle ? Que rien ne pouvait mieux répondre à ses attentes... Peut être qu'il n'y avait aucune autre perspective. Juste rester là pour toujours. Mais pourquoi y mourir déjà ? Daniel était dépressif ? Il avait une pharmacie pleine. Et sans doute s'il avait été en France aurait-il été suivi différemment, une thérapie, d'autres perspectives ? Oui mais sa vie était là-bas. Et certes, quand tu te maries avec une femme du pays, tu as très peu de chance de la rendre heureuse ailleurs. Tant d'autres amis se sont cassés les dents...Alors ? Alors, la vie.

Je me souviens de lui et moi dans un touk-touk à Bangkok, à son époque thaïe. Il détestait, d'ailleurs, devoir vivre dans cette ville. J'allais à l'Unesco voir un collègue et il m'avait déposé là. Je m'étais sentie toute chose. Le charme de Daniel. Ce petit brun avec ses chemises larges, un peu serré dans ses pantalons et son visage lunaire. Sa voix, son corps près de moi, nous nous touchions dans le tuk-tuk et la moiteur. J'étais novice, à peine arrivée quelques mois avant, je vivais au Nord du pays. Il me parlait, me parlait. Nous faisions connaissance. Je n'ai aucune idée de ce qu'il pensait de moi. Il savait que je n'étais pas célibataire. De sa vie amoureuse nous ne savions rien à l'époque. C'était un mystère. Avait-il laissé une belle quelque part ? 

Un jour une beauté du diable est arrivée pour un séjour dans la maison de Bangkok, sa maison, qui faisait aussi office de siège de l'association. Cette fille était belle comme cette actrice dans "La femme du Coiffeur" de D. Leconte, tu vois ? Une brune pulpeuse avec des jupes en volume. Je la revois faire le ménage comme une fée penchée sur la maison. Et le Daniel assis à son bureau, lutin malicieux, ne disant rien avec un sourire rêveur. Un air illuminé que je ne lui avais jamais vu. Elle est repartie. Je n'ai jamais su. Il était hyper discret. Finalement qui savait son monde et son mal intérieur ? Je me le demande.

Il était doux et il se noyait au dedans. Il aimait profondément ses amis, tendrement, profondément, je crois qu'il aurait donné sans compter pour eux. Un an avant qu'il ne se suicide, son meilleur ami du coin, notre Christian, (qui rit dans le coin à droite, sur la photo là-haut) était mort du sida. Ils avaient vécu l'aventure asiatique ensemble durant presque dix ans. Christian avait pris le poste de Daniel quand celui-ci était parti au Laos. Daniel avait tout créé au Laos, l'assise de l'association, les projets du Nord au Sud, les partenaires, les contenus, tout. Idem pour Christian qui n'a survécu ses dernières années que par la passion de son travail.

Pourquoi je parle de Daniel que je connais peu ? A cause du touk-touk dans Bangkok et de nos corps qui se frôlent, du désir ambiant, de la pudeur et de son regard bienveillant sur moi. C'est vrai que je l'avais aussi revu lors d'un dîner dans le Nord, chez moi. On avait mangé une soupe délicieuse dans un restau bizarre. Un de ces plats chinois où tu as un immense bouillon devant toi et tu partages, tu mets les ingrédients et les odeurs se mêlent. On s'était régalés. Il n'allait pas très bien. Il semblait blasé, il semblait s'ennuyer un peu, il n'en pouvait plus de vivre à Bangkok.Nous ne savions pas, nous n'avions pas idée qu'on se retrouverait deux ans plus tard au Laos, moi de passage une première fois, lui installé.

Pourquoi je parle de Daniel ? Un être mêlé, une âme vagabonde, un homme de charme sincère et simple, et tant de secrets. Finalement tous les êtres que nous rencontrons nous changent, nous façonnent, même si nous  les connaissons peu ?


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