27 avr. 2011

Jaunes les roses et nous les zigotos ?

Le notaire n'en revient pas " Je n'ai jamais vu un dossier aller si vite ! On a signé quand ? le 8 avril ?"
La dame de l'agence est bouche bée "Ah bon vous avez déjà pensé aux travaux ? Oh ben vous êtes déjà dedans alors ?!"

Ben vouiii. Et ce matin tite mère c'est moi qui ai fait ta job mais je m'en fous. A la mairie j'ai poireauté jusqu'à ce qu'on me donne les deux paplards qui manquaient. Y zont été bien sympas d'ailleurs.
Voui je les ai amené myself au notaire, moi myself sur mes deux pieds, Le Sieur n'en revenait pas, ma chère. Et il m'a confirmé que la Banque de la proprio devait fournir un document et que cela prendrait du temps. Ô douce France et tes documents par milliers que le Monde entier nous envie ! Nous sommes im-ba-ttables dans le genre je cherche des poux, je cumule les photocopies, je veux cet exemplaire et vous me le mettrez par écrit siouplé.
Y z'en reviennent pas qu'on veuille les clés et démarrer les rendez-vous avec la troupe d'artisans qui vont nous aider à remettre cette bicoque debout ? C'est bien, ils ont le temps dans la tête. Pourquoi on l'a pas, nous ?
Because....C'est vrai du coup, comme d'hab, je me demande "Mais pourquoi on a l'air de sioux, de fous, de pas comme les autres ?"

Toi t'es toi tu trouves normal de penser comme tu penses, tu agis, tu bouges avec tout ce qui t'a créé, t'a fait dans ton bocal. Et pis y'a un ti poisson rouge de l'autre côté du calbo qui te regarde et se demande si t'as eu tes graines ce matin ou si c'est quoi cette potion que t'as avalée dans son dos pendant qu'il bullait de bon matin.

Oui, mon amour, c'est toujours pareil, on brusque, on dérange, on se faufile pas dans les interstices qu'il faut. On n'attend pas.
Voilà ça doit être ça, on n'attend pas. On laisse pas couler, on n'attend pas. Pas tout seul, pas sans avoir tout essayé.
Et quand je les vois, Dame Agence et Sieur Notaire ( jeune et très chouette ceci étant), quand je les vois penser qu'on est des zigotos pressés du bocal, je ne trouve rien d'autre pour m'expliquer ce décalage : oui on n'a pas su attendre dans nos vies. On est des hirsutes, des qui n'en veulent leur malabar, leur tranche de vivre, on va mourir demain, c'est la raison de la cause de notre turbin, de notre remue méninges.

Ce n'est pas qu'il y a urgence, c'est qu'il y a . Oui la maison dort, elle a tout le temps, elle attend depuis cinq ans, une vraie Belle au bois.

Mais nous on dort plus depuis vachement longtemps. On a épuisé les lauriers-oreillers et les belles lurettes. On ne sait plus rien de rien, on est des inquiets de la vie mon amour. On n'a pas le temps de tourner autour.
Loin je t'ai rencontré, t'étais déjà tout couturé. Toi ça se voit, moi je le cache bien.

Alors au jour de ce jour, c'est vrai ce qui nous reste ce serait peaufiner les contours, fumer la moquette des rêves, faire semblant d'être sûrs.
On parle de la vie, on parle de la mort. Cette maison m'oblige à faire un testament. Toi tu dis que je suis plus prête que toi à mourir, qu'un jour je te l'ai dit. Zut, t'as une mémoire d'éléphant !
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Jaunes. En fait je voulais dire, il y en a même des jaunes. A chaque fois que je vais dans le jardin, ce futur jardin, oh ce matin j'ai fait un rond avec des pierres au centre. Un début de spirale, en gros. Je plante jamais droit, j'ai pas le choix. Ca me vient tout seul en binant, en fourchant, je suis sur un balai de sorcière, ça me vient tout seul, et je plante en rond ou en vagues. C'est comme ça.






Jaune roses. Après les roses puis les rouges. Celles là sentent la mémé et la pêche blanche ( ma préférée). Plus docile, rangée en hauteur comme des pois de senteurs.




Or donc j'accumule les roses du jardin, je les ramène avec moi faute de clés, je ramène des pétales et je les accumule. Les clés je les emprunte à Dame Agence pour profiter du jardin quand même, malgré les paperasseries de Douce France qui ne sont pas encore toutes arrivées. Seigneur Notaire se marre et dit "Ne croyez pas au miracle, il nous faudra encore 15  jours".
Dame Agence, qui n'a jamais vu ça de toute sa carrière, m'a finalement lâché " Allez, la prochaine fois gardez la clé du portail avec vous pour être libre d'y aller quand vous voulez".

Je crois que je l'ai eue à l'usure....hé hé.

23 avr. 2011

De loin, elles. Ceux qui ne savent pas combien on les aime.

J'avais un peu plus de vingt ans quand elle est née. Cette nièce n'était pas la première mais elle aurait une histoire particulière.

Sa maman était voyageuse et elle était devenue une amie aussi, presque une grande soeur car elle et moi et mon frère on avait cohabité pour ma dernière année de lycée.
Elle a fait ses bagages et vécu seule au Vénézuela avec sa fille, toute petite. Puis au Canada, elles ont construit une famille avec un vrai papa et deux autres filles sont arrivées. Des splendeurs elles aussi.

Je n'ai plus jamais revu ni cette mère ni cette fille qui porte un morceau de mon nom aussi.

Je les portais en mon coeur, ma mère et ma soeur aussi les portaient, les aimaient, même sans nouvelles.

Et puis cette amie lointaine, mère d'une nièce, un jour m'a téléphoné. Sa fille avait vingt ans et voulait passer en France voir cette partie là de sa famille. Pourrais je la recevoir ?
J'ai cru tomber par terre mais j'étais déjà assise sur la moquette avec mon coeur au plafonnier, éclairé.
Je suis allée la chercher à la gare, c'était il y a dix ans. On a bu en terrasse. Elle est belle, elle a un sourire à mordre dedans. Elle a une tête remplie et de la gratitude pour tout ce qu'elle voit.

Depuis, elle a quitté Montréal pour vivre à Londres. Il est beau aussi son aimé, son amoureux. Sur facebook leurs photos font chaud.
C'est pour elle et pour ses soeurs et pour leur mère (que j'ai revue il y a quatre ans ...pas vue depuis 25 ans !) que je me suis mise sur facebook. Elles ne sont pas du genre à écrire, elles ne répondent jamais aux courriels. C'est comme ça.

Et puis il y a deux jours elle m'a demandé mon numéro de téléphone. Et hier j'avais sa voix sur le répondeur. Sa voix.
Zut, je n'étais pas là. " Je rappelerai demain" a-t-elle dit.

Et demain c'est aujourd'hui.
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12 avr. 2011

Bouffer ses souliers.

Enfant je ne sais pas qui je suis.
Il y a bien cette photo noir et blanc de moi sur une chaise haute, hilare. Je dévorais du gruyère rapé avec les mains, une de mes activités favorites. Apparemment ça plaisait à tout le monde.

Je viens d'écrire dans un commentaire, ailleurs, que je dévorais aussi mes chaussures blanches et souples, que je nommais mes "lulu". Tu vois le blog me sert aussi à cela, à faire fil d'une idée, à reprendre des mots, des souvenirs. De toi à moi. 

Je revois cette photo. Je suis dans la poussette et je suis penchée sur mes godasses. Je les mange des yeux. Je ne sais pas encore marcher mais je bouffe mes souliers. Je les vénère. Je les suçais, je les mordais, je les machouillais, je les érafflais, je les griffais. Bon sang qu'est ce que je leur disais ?

Ainsi sont les humains et les bébés, qui bouffent leurs souliers encore dans leurs poussettes et puis un jour sautent sur leurs pieds pour aller danser.

Je vais déménager. C'est la cent millième fois. L'être humain est un errant. Je mange mes pas, je croque mes sentiers, dévale la colline sans vouloir savoir ce qu'il y a en bas.  

Je vais encore un peu me délester car là où je vais je sais que je vais, en quelque sorte, accumuler. Je me poserai des heures durant devant l'ordinateur rouge et j'écrirai. Je me pencherai, je creuserai, je m'envolerai.


Non, et puis, non. Je ne ferai rien. Tu verras bien.

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31 mars 2011

Etrange(r) volontaire

Un texte que j'aurais pu mettre ici mais je l'ai mis
car il fait partie d'un récit posé là bas, sur cet îlot à moha. Touta moi.

J'y parle de ce premier voyage dans la vieille voiture vers une association qui m'avait contactée mais que je connaissais ni d'Eve ni d'Adam. C'était dix huit mois après tous nos courriers pour partir en Afrique. Sans réponses. On avait changé de projet. Tu ferais une formation, je preprenais un ancien job.

Et cette lettre est arrivée parlant de la Thaïlande. On était estomaqués. Qu'est ce que c'est que ce truc de fou ? Les coupes gorges à Bangkok et puis quoi encore ? On ne connaissait rien. Rien de rien. Bon sang comme nous ne connaissions rien !!!

Pour ne pas mourir stupides on a quand même décidé de les rencontrer. Nous avons traversé la France une fois de plus. Cette fois de Rouen à Toulon, ça faisait une trotte. On était passés par les gorges du Verdon, je me souviens.

Et puis....

18 mars 2011

Rebrousser

S'arrêter dans son élan, s'avouer vaincu, se connaître, ne pas vouloir forcer.
Ce midi j'ai fait demi tour. A Lyon, à la gare de la Part Dieu.
J'avais tout organisé pour ne pas, ne jamais, avoir à m'y arrêter trop longtemps. Avoir une correspondance entre deux trains qui ne me laisse pas de temps libre.
Le contraire de l'ordinaire. Le contraire de mes passages à Paris, par exemple, où j'aime prendre le temps entre deux gares. Cela me fait du bien.

Un jour je suis même partie en Nouvelle Calédonie en choisissant un vol avec un maximum d'escales, pour le plaisir. Je devais rester dans les aéroports, quelques heures,  mais j'étais ravie.
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Mais Lyon, non. Je l'ai écrit tant de fois, et ici et dans une Plume d'oiseau ailleurs, je ne vais pas bredouiller encore. Mais Lyon, non. Je suis restée déplumée un printemps de mai, il y a plus de quinze ans. Je suis restée à poil de moi, là, et je ne veux pas, plus jamais y trainer.

Rien à voir dans cette gare moche, rien à trainer que du moche. Donc j'avais tout prévu mais pas ce retard de train, et l'attente de trois heures qui s'en découlerait.
Alors j'ai fait demi tour. Sur moi même, direction rapatriement.
Tant pis. 
Sans doute autrefois je ne faisais pas cela. J'allais comme un petit soldat. Portant bagages et courage. Sans demi-tourner, sans rebrousser. Non.

Maintenant, oui. Je rebrousse dans ma brousse, mes coupe-coupes sont-ils émoussés ? Ma fragilité a-t-elle pris le volant ?

Mon chez moi est-il à la fois mon refuge et ma prison ?

15 mars 2011

Paris.

Si Paris n'est pas la ville des amoureux, quelle ville peut l'être ? Venise , me diras tu ? Ou c'est moi qui dit.
Mais Paris reste celle là.

Celle du manque aussi. Celle où, jeune femme, j'arpente les rues à pied sans relâche. Je marche droite, le cou dressé comme un oie au soleil. Les cheveux flottent.

Paris et l'appartement du XVème que j'aimais tant, qui était un chez moi. Les amoureux, l'amour dans le couloir assis sur la moquette. L'amour dans le grand lit de la chambre du fond. Les petits déjeuners qui promettent une longue journée au dehors.

Paris en août, toujours présente à son appel. Paris du printemps et d'un printemps de 1996 saignant. Tu es sur le trottoir avec ton imper vert. Statique, déjà absent. Je suis dans le taxi qui me porte à Roissy. C'est un moment que je détesterai pour toujours. 

Paris quand l'amour te fout une claque, il te lamine, te ruine, tu n'as plus qu'à fuir, les yeux baissés, torrent de boue derrière toi, mains salées, marées d'infortune. Quitter Paris. Quitter Lui.

Plus tard aimer pour toujours. Car tout est plus grand et la place reste vacante, ta place là-bas. T'attend.



Bientôt ?
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Photos de J-F Mallet.

2 mars 2011

Mon impossible Cambodge

C'est ma première sortie hors de Phnom Penh. Nous prenons la voiture, c'est obligé. Un coin où pique niquer, diront les collègues, près d'un lac.

Je n'ai pas vraiment vu l'eau et pique-nique n'est pas non plus le mot approprié. Il y a des endroits où ton sandwich et tes chips te semblent restés mille lieux à la ronde et c'est tant mieux. Tu n'es absolument pas là pour croiser ce que tu connais.

Découvrir un paysage pour la première fois. Entrer dans une ville où tu n'as jamais été. Franchir une rue immaculée de ta mémoire. Arpenter un chemin qui ne t'a jamais vu.  Initier le lieu, t'initier. Faire les premiers pas. 

La voiture blanche, frappée du sigle des financeurs européens, se soulève sur des chemins durs comme une trique. Le Cambodge de ce janvier 1992 est sec, plat, dépeuplé en cet endroit. On se demande où est passée la vie. La vie a été mangée par les khmers rouges il y a presque vingt ans et la terre n'a recraché que de la poussière sans semence. Les canaux d'irrigations sont encore détruits, la capitale porte toujours des traces noires, cicatrices de bombes et de feux, sur des immeubles aux ventres ouverts où des gens squattent comme ils peuvent. Le grand pont n'est pas reconstruit. Sa coupure nette sera pour moi le symbole de ce pays en cette année là. Un choc.  Notre rupture aussi.



J'ai honte de nous en grosse voiture 4X4, avec des vivres et de l'eau potable à l'intérieur, quand je découvre la campagne khmère de l'époque. Sa désolation et sa misère. Nous croisons quelques maisons de bois avec rien autour, cette terre sans couleur et ses trois palmiers rachitiques qui montent au cieux pour se réfugier de ce que le sol ne leur donne plus. Quelques feuilles en l'air, épouvantails malades. La verdure semble encore plus inaccessible. Tu n'as plus qu'à grimper à la force des orteils sur le tronc anorexique pour récolter un peu de jus de palme à transformer.


Certes, la compagnie est bonne et heureuse, une sortie c'est un évènement. Je les découvre, je suis arrivée récemment. Nous n'avons aucune idée de ce que nous allons vivre et qui va, pour certains, sceller nos futurs pour les années à venir et pour toujours me changer. Nous ne connaissons pas encore la force de nos liens. 

Le radio-cassette passe ta cassette de Ferré et d'autres chansons si atypiques dans ce contexte. Déjà tout toi ce jour là. L'ensemble, l'intérieur de la voiture et l'extérieur, ce pays, forme un non-ensemble, une aberration croisée de certitudes fulgurantes qui se mettent en marche. 

Ces sentiments sans cesse contradictoires, tant dans ma vie intime que professionnelle, qui marqueront au fer rouge mon séjour ici.

Avant de quitter le Cambodge, j'accompagne une amie qui consulte une voyante. Chuchotements cérémonieux et traduction très approximative, je passe à mon tour devant la vieille femme khmère qui me regarde avec gravité et presque effroi et me dit que je ne reviendrai pas dans ce pays. Je ne sais pas si je dois la croire ou pas. Sentiment de malaise. Pourtant deux années plus tard je reviendrai, un court séjour. Vers toi.

Et puis après..

 
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22 févr. 2011

C'est incroyable

Ce matin une collègue fête son anniversaire et me dit qu'elle a 34 ans.
J'ai comme un choc dans ma tête car je ne comprends plus rien au temps qui passe.
Je ne sais plus ce qui est long, ce qui est court, ce qui met du temps, ce qui en rajoute, ce qui soustrait. Je suis ballotée et spectatrice de ce défilé des années.

Je me suis dit " 34 ans ! ? Mais à cet âge je vivais tellement autre chose que ce que je vis, c'est incroyable !!!", j'en suis sur les fesses de moi-même.
Tu me diras ça fait...seize années que j'ai eu 34 ans. Pour moi cet âge résonne comme un âge de bébé, de bébé accompli mais si jeune, si innocent. Pourtant je ne l'étais pas , innocente, mais quand même.

Où étais je, où suis je allée ? Je n'étais pas avec toi, plus à ce moment là et pourtant je suis ta femme aujourd'hui. Incroyable.
A 34 ans j'étais sur le point de retrouver un amour fébrile, qu'il me faudrait quitter. L'amour, je suis son paillasson.
Je ne vivais pas ici, je ne connaissais pas ici, ni cette ville ni cette région.

A 34 ans je ne savais pas que je retournerai deux ans plus tard, travailler en Asie. Je ne savais pas. Ni que ce serait la dernière fois.

Je reprenais des études, ça c'est peut être le fil qui a duré le plus longtemps, a traversé les mers et les pays, ne m'a pas lâché jusqu'en 2001.

Je ne savais pas le nombre de valises et de cartons que je ferai. Tout ce qui s'empilerait et chez les uns et chez les autres.  Les cartons ce n'est pas le meilleur du voyage. Grands et petits, par avion et bateau, ceux qui partent, ceux qui restent et attendent que tu reviennes enfin.

A 34 ans je me croyais revenue. Je te croyais revenu pour toujours. Finalement c'est moi qui ait dû retourner vers l'Orient. Finalement c'est moi qui n'étais pas revenue totalement, je n'en n'avais aucune idée.

Je continuais de souquer ferme, j'écopais de tous côtés, j'aimais en dehors des possibles, j'étais comme un buffle ou un rhinocéros au galop. Parfois essouflé stoppant dans sa poussière. Puis reprenant le rythme, têtu.

J'avais beaucoup plus d'amis que maintenant. Bien plus. Quelques uns n'ont pas supporté les sorties de route. L'amitié est aussi puissante et fragile que l'amour.

Si tu as trente quatre ans, soit béni, tu as la vie devant toi. Si tu en as plus, comme moi, soit heureux, tu le sais, tu as tout à apprendre. Tout était faux, tu peux tout recommencer à zéro.

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11 févr. 2011

Les premiers voyages

C'est la vie qui appelle.
On prend des trains, on prend des pelles. On prend l'eau. Ecoper c'est vivre, regarder plus haut, ne pas savoir d'où vient la vague.

J'étais petite quand j'ai pris l'avion. On rejoignait toujours ma grand-mère corse chez elle. Mais le plus souvent en bateau.

De ce grand paquebot tous les rêves de fillette prenaient le large, crois moi, en cinémascope, tu vois ?

Il y a les départs du port de Marseille. C'est beau. Partir en bateau, on sent qu'on part de tous les côtés. La peau vibre, on fait partie de. On ne subit pas le voyage.

On dort. Jeune femme je me calais dans un coin du pont, près du ronron des machines et je dormais là, dans mon sac de couchage. Eblouissements. Tu n'as pas besoin de faire de beaux rêves, ils sont tous au dehors cette fois. Couchés près de toi.

Petite, au réveil, à l'aurore naissante. Pas de mots. Quelques descriptions, des exclamations, des doigts pointés. Mais surtout des silences pleins de respirations. La côte qui arrive. C'est l'enfance, c'est la maison. 
Le golfe d'Ajaccio à partir des Sanguinaires. C'est nous. C'est la force, c'est la tristesse des départs, des non retours, c'est la racine et l'arbre, c'est l'abandon, les choix, les renoncements, les contours et les vides. C'est ma mère sur le pont dont les yeux pleurent de joie. C'est revenir et repartir, on le sait déjà. C'est profiter sans délai, on le sait, on le fera. La promesse des tout de suite dans les bras.

J'ai grandi avec l'urgence du maintenant, la blessure du quitter, l'immanence des fins, la force de tout tenter.

Vers la fin du voyage en paquebot, c'est la grand-mère qui est face au port, chez elle, sur le balcon. On la voit avant même d'accoster. Elle porte sa main au dessus des yeux comme ils font tous face au soleil. Mais là c'est nous son soleil. 



Il y a les annonces des hauts parleurs, puis la descente vers la voiture, les rituels, les excitations. La fierté de tout connaître, d'être en terrain conquis. Une petite fille déjà grande dans sa tête. Une femme maintenant qui gardera sa joie de petite fille. Dans ces essentiels là, ceux de la voiture qui quitte le bateau et traverse la route pour arriver chez elle. Et peu importe si aujourd'hui il n'y a plus tout cela, aux mêmes endroits. Ce n'est plus "chez elle" mais peu importe les ruptures, ou les murs laissés derrière toi.

Parce que chez toi c'est juste là. De l'autre côté du ponton, de l'autre côté de la route, là au bout du chemin par où il te faut prendre ta main. Prendre ta main.
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26 janv. 2011

V.I.P to Norway

Un jour j'ai voyagé en avion  sans avoir acheté le billet. C'est une délicieuse sensation que d'arriver à Orly avec juste un léger bagage, d'aller au guichet où on t'a dit d'aller. Le panneau annonce "Stavanger", avec une heure de départ. Tu dis juste ton nom, tel un sésame,  et on te donne un billet et une fiche d'embarcation. Mata Hari tu es, une voyageuse incognito en place V.I.P, une very importante personne. Tu monteras dans le jet d'une société pétrolière, de celles qui ont des plateformes de forage dans la Mer du Nord. Ainsi tu arrives au sud de la belle Norvège en plein mois de novembre et D. t'y attend.

D. travaille pour ladite société, qui a ses écoles privées pour les chérubins du personnel. L'avion est presque vide, pas de problème, il est réservé au personnel et leurs amis, deux vols par semaine, toujours le même jour, à la même heure. D. a indiqué mon nom et le jour J. à la compagnie, et voilà, Mata s'envole en V.I.P, very impressionnée indeed.

D. c'est "L'ami d'amis". Odile et G. se sont mariés, je suis témoin et amie d'O.  Quant à D. c'est l'ami, et témoin, de G. En 1991 nous voilà célibataires tous les deux, lui et moi. Tiens ? Cela ferait un accord parfait, une sonate à quatre doigts de ma main : O et G + lui et moi. Des amis hors pair qui se connaissent bien. 

Non, ça ne marche jamais avec moi ces plans là, zut. Dix ans auparavant il y a eu  un scénario identique mais avec d'autres personnages dont B.... Oh le beau, toujours en mer sur des bateaux, étudiant aux beaux arts avec Patrick, le fiancé de mon amie ! L'amie avec laquelle je cohabite et étudie au Havre, en 1979. Elle retourne les fins de semaines chez eux, à Caen. Parfois elle m'emmène et là on est quatre, le plus souvent. B et Patrick, elle et moi. On est beaux, on est jeunes, ils sont des hommes plein d'inventivité, d'art et d'humour et B. a des yeux bleus et un air tendre et je ne demande qu'à...Un soir, un seul, il sera dans mon lit, sur un matelas une place, au sol, et à quelques encablures dans la même pièce, les fiancés sur un matelas une place aussi. Mais B. ne m'aime pas, j'ai ses cuisses contre mes cuisses, son cou dans mon cou. Mais rien d'autre. Bien sûr je ne dors pas et le lendemain je jette des galets dans la mer, grognon. Fini le plan B. 

Plus de dix ans après, le plan D. a de la classe. Brun, nerveux, intelligent, lui c'est la montagne, pas la mer. Moi c'est comme il veut, je ne suis pas loin de tout vouloir. Un mois plus tard je pars travailler au Cambodge. Mais il est voyageur. Et c'est un ami et l'ami de mes amis. Et je passe six jours en Norvège, chez lui.

Oh comme ce pays est doux ! Tout est facilité et aimable. Les voitures s'arrêtent pour te laisser passer alors que tu n'as même pas encore le pied sur le passage piéton. Tout est calme. Les petits enfants ont des casques pour pédaler sur leurs petits vélos, et en 91 ce n'est pas courant en France ces casques pour cyclistes, pas du tout. Je découvre une société disciplinée et accueillante. Même le Québec paraît brouillon en comparaison. Stavanger est un port croquignolet, le poisson abonde. Les rues piétonnes se remplissent des lueurs de Noël. Dans les boutiques de décorations et de bougies j'ai envie de tout acheter. Un choix époustouflant.

Dans les supermarchés le choix de nourriture me ravit : produits bio à gogo, céréales en pagaille, poissons fumés par tous les bouts, biscuits épicés, laitages géants. J'ouvre des grands yeux sur ce conte de fées. Je suis un lutin qui vagabonde, tout est facile. Près de la maison il y a même une piscine extérieure avec sauna, ouverte de 6h à 22h. L'eau y est très chaude, la fumée s'évapore, j'y vais le matin, nous sommes quatre à y nager sous un soleil d'acier. Il fait entre zéro et un peu moins.

La société propose des jolis chalets en location,  près d'un fjord. Nous y passons la fin de semaine. La neige est tombée, elle monte jusqu'aux genoux. Les monts se reflètent dans l'eau limpide exactement comme dans un miroir, comme sur les photos. Celles que je n'ai pas prises, en ce temps là j'en prenais si peu !
Le chalet est confortable, tout en bois clair, somptueux. Mais D. ne m'aime pas, ne sera pas amoureux. Sous la couette norvégienne, malgré nos essais, ce n'est pas de l'amour qu'il me fait, pas le vrai et nous savons ce qu'il en est. Nous serons donc sincères, je serais donc un peu déçue.

Dans un recoin de chez moi je garde précieusement un vestige de mon novembre norvégien, deux bougeoirs et leur décoration.


"C'est moche" me dit Lui, ici, mais il ne sait pas et je souris. "Non, moi j'aime", je lui dis, têtue, bien sûr. Il ne sait pas ce qu'est ma vie sans lui.
Qu'est-il advenu de moi ? Deux mois plus tard en cette Asie intime je rencontre la passion de ma vie. D. va , lui, nouer une relation secrète avec la femme d'un ami cher. Cela le mène à sa perte trois ans après. Il prend sa voiture et roule dans le vide, sur les routes de France, déchiré. Il fait 500 kms et frappe à ma porte, lyonnaise en 96. Il a des yeux de cocker battu. Nous dînons  au restaurant, tous les trois. Nous deux et lui, si malheureux. Un moment nous sommes seuls. Il me prend la main et me demande
" Alors tu es heureuse ? Ca y est ? Tu es sûre ?"
A ce moment là, je suis sur un nuage de ma vie, l'amour dans la poche, rayonnante je dis
- Oui, oh oui ! Enfin, quel bonheur, enfin avec lui !
- C'est bien, tu vois si c'était à refaire...
Et puis tout bas, marmonnant dans sa barbe qu'il ne rase plus ( il est un errant qui ne se regarde plus dans un miroir ) il glisse  "J'ai sûrement raté quelque chose"

Nous ne savons pas que dix mois plus tard je dois fuir, loin, très loin,  mon amour qui me chasse. Je suis errante à mon tour. Oui, ce sera mon tour d'être perdue. Tournent les manèges, plonge la vie. Plus tard il rencontre la mère de ses deux filles dont il est gaga  aujourd'hui. 

Plus tard, moi...
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