31 mai 2012

L'inéluctable

La Miche, notre Pascaline, a retrouvé ses dix huit ans.
Elle en a perdu quarante-quatre d'un coup, en faisant sa valise. C'est arrivé sans qu'elle le voie. 
Elle a sortie sa valise verte, à roulettes, la toute molle que Dédé lui avait donnée il y a dix ans à Noël, un truc d'occaze dont ils pourraient avoir besoin pour le Marché de St Julien en Chaux, le grand marché annuel des fromages du Parc. Une festoierie qui durait deux jours, Dédé l'hébergeait chez un de ses frères et au fond, elle râlait, mais on rigolait bien.

Cette fois la valise est différente au dedans. Bien qu'elle ne sache quoi y mettre...
Où va-t-elle ?
D'abord elle va chez Mathias, son neveu. Il tient la boulangerie au Pont-du-jour, à cinquante kilomètres de la mer. Ensuite elle ira au cabanon de la tante de Pagure, Baie de Lys, juste à la frontière, perchée au dessus d'une crique verte comme le cristal sous l'eau, bleue comme tout le ciel au dessus, chaque jour que Dieu fait.
De là, par on ne sait quel miracle, elle doit trouver le sésame qui devrait lui faire faire un tour de Terre en l'air pour retrouver celui là, celui là même dont les pensées envolées et rapatriées illico dans sa valise lui ont redonnées dix huit ans, valise en main, coeur en maraude. Elle a de nouveau une main dans sa main.

Alors la valise ? Ben, la valise elle y a posé l'essentiel. De la confiture pour Mathias, des fromages pour sa femme qui est bien gentille, et de quoi survivre correctement vêtue en toutes saisons : un pull, un chemisier, chaussettes et sandales, godillots aux pieds, chapeau en tête, petite lingerie de coton taille toutes tailles, et zou ! En voiture !

Comme il est beau le paysage, elle n'était pas allée aussi loin depuis plus de vingt ans. Même un peu plus si on y pense. Quel âge il a ce boulanger chéri ? Trente-cinq ? Trente sept ? Zut, elle perdait les chiffres..

Toute la journée en bus, un puis deux, puis c'est Mathias qui passe la prendre à la gare routière de la petite ville et l'amène au village par des cordeaux de lacets qui surplombent les gorges de la Gragne. Verte aussi celle ci mais glacée.

Le soir, au coin du feu, après le dîner, il faut bien qu'elle lui raconte ce qui l'amène en cette escale et comment sa vie a changé. De l'ami Pagure, lui seul avait le secret en partage. Il est celui qui sait, c'est un drôle de petit homme qu'elle a là dans sa vie La Miche.

 Sa femme, Blandine, est partie au lit, elle attend leur premier enfant et Pascaline en est toute émue. Sa mère à lui est morte alors qu'il était presque bébé encore, un drame, cet accident de voiture, son père ne s'en est jamais remis. Il a tenu bon pour le petit, puis l'a mis en pension au collège et est parti à Paris où aucun souvenir ne l'attendrait. Pas comme ici. Il y a six ans, le vieux père devenu si lointain, est mort, seul dans un foyer de banlieue. Et le Mathias a continué de faire vivre la boulangerie en héritage.

D'être bientôt père, le voilà qui s'installe un peu plus près de sa tante et qui la questionne en ressortant des photos. De sa mère, il a celles que La Miche lui avait données. Celles de leur enfance, des collines, des réunions sous le tilleul, des parties de pétanque au village. Dans un coin on voit son père, là, tout bézot, collé avec d'autres enfants sur un banc sirotant un jus qui poisse au doigt le long du verre. Il aimerait savoir, il n'a jamais su, comment tout ce monde est devenu grand, comme lui a été conçu finalement. Sous les tilleuls ? Dans les collines ? Sa mère a été au sanatorium, mais quand ? Ils partaient souvent en vacances ensemble tous ces adolescents devenus adultes. C'était comment ? C'était comment avant que tout s'effondre, avant que Pascal ne meure en Afrique, avant que Le grand Pierrot parte vivre en Australie ( on avait sorti une carte pour situer ce pays !), avant l'accident, avant ...?

On n'est plus sûr de rien quand la soirée s'allonge et qu'elle le voit un peu tremblant, complètement incertain, toutes ces photos dans les mains qui ne lui disent pas ce qu'il voudrait entendre. 

Alors elle lui dit. Il y a des choses qui doivent sortir de la boite. On ne sait pas quand. Cette part d'inéluctable à laquelle tout se relie. La dissimilation a assez duré sans doute, ce soir, tout les assemble et au lieu de tenter de les séparer encore, elle et lui, comme ils l'ont tous fait, comme il fallait le faire; elle lui dit.

Elle lui dit qu'elle l'a porté dans son ventre car elle et sa soeur aimaient le même homme : son père. Elle lui dit qu'elle l'a caché la première année. Un jour, celle qu'il croit être sa mère, l'a su, elles se sont fâchées et le soir de l'accident sa mère en pleurs a pris la voiture et n'est jamais revenue vivante. Elle lui dit qu'elle a voulu mourir mais d'abord elle a confié l'enfant au père et ensuite est partie, très longtemps, sans jamais se retourner. A changé de visage, de nom, d'allure, de pays et de métier. Et c'était peut être mieux que mourir ou peut être pire, aujourd'hui elle ne savait.
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26 mai 2012

La chaleur

La chaleur comme elle est étrange. Celle là est venue la nuit. la chambre devenue ouatée et tiède, la fenêtre, puis la deuxième qu'on ouvre à quatre heures le matin puis on est assourdi par le chant du merle qui est entré dans la pièce et nettoie tout de ce qui existait hier.

 La chaleur comme c'est étrange n'est jamais ici pudique et discrète. Elle tranche comme une tranche de pastèque suintante de ses gouttes que tu portes à tes lèvres. La chaleur est brute, elle endosse sur tes épaules tout le deuil de l'hiver d'un coup et voilà, je rentre dedans parce qu'il "fait trop chaud dehors". Je suis toujours surprise de cela mais il y a un moment, en début d'après-midi où c'est un plomb à tes chevilles, un corset aux poumons. Il faut rentrer dedans. Ou alors c'est eau qu'il faut. Il faut s'y perdre, flotter, éclabousser, mouiller, le corps a soif sans arrêts.

La chaleur comme c'est bizarre peut se dissoudre dans les nuages en une fin d'après-midi. Hier.

 Les nuages étaient des hommes, certains en manteau de laine blanche épaisse dans le creux de la gorge là. D'autres venus de l'Ouest, étaient tambours rugissants avec des glaçons, ils tintaient la fin d'un été d'un jour.

Ils gris, à l'horizontale étirés.
Ils beaux, avançaient en ligne droite vers la montagne en plein devant eux.
Au dessus de cette montagne, il bleu. Un bleu pervenche velouté. Il montait.
Il prenait forme comme un champignon, une tour évasée, une tulipe en calice, un éventail mousseux. Au milieu, à un moment, se rencontrent. Le mousseux bleu, les gris transversaux d'Ouest en Est, ligne de pré orage, les blancs enfantins en paquets depuis le sol.
 Ils ont formé un genre de nounours avec des yeux humains et le temps que je pense à l'appareil photo, bien sûr, le nounours n'avait plus rien d'humain.

Plus tard j'ai quand même pris le ciel dans les yeux et gardé.



L'air si chaud s'est rempli d'un courant d'air dont le glacé parcourt le corps lourd et chauffé cru. On sentait les morceaux de courant d'air, comme des pointes acérées et rapides, des messagères de l'orage. On a attendu l'orage mais il était occupé dans une autre vallée en concert en bariton, ton ton. Il grondait dans les replis des roches, il avait traversé la plaine, il grognait dans les basses, roulait, sans agressivité, j'ai trouvé.

Il a attendu le dîner pour nous faire l'honneur d'une visite qui s'est allongée tard. Noire. Les gouttes étaient lourdes et musicales, sur le toit, sur les gouttières, les chapeaux des cheminées, elles floquaient, une par une, avec un soin particulier. Il pleuvait l'orage, plus qu'il ne grondait. Il lançait des billes d'eau sur nous.

C'est toujours bon pour le jardin, ai-je pensé, surtout pour ces maudites fourmis qui me bouffent toutes les pousses de haricots verts ! Qu'elles aillent un peu se mettre à l'abri et laissent à manger pour tout le monde !
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Ma maison est bâtie sur une fourmilière géante, je ne vais donc pas lutter, je ne suis pas de taille. Mais....



16 mai 2012

Du jour

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Collage du jour. Tiens celui là je me le garde, pour voir. Cela m'en fera deux, les autres partent pour la Poste, d'habitude.

Je vous ai parlé de l'association locale d'artistes que j'ai rencontrée. L'assos, en fait, c'est deux personnes, principalement. L'une d'elle fait des petits tableaux à base de collages, en relief, énormément travaillés dans une veine onirique très originale.

La prochaine fois je prends en photos leurs ateliers. Patience...

Pour l'heure c'est l'automne ici et le poêle ronronne. Le vent met sa touche froide dehors et moi je reste dedans. Je viens de me gaver de tarte aux pommes en écoutant la radio qui ne m'a rien dit de beau alors j'ai coupé.

Patience, dit le printemps qui n'existe plus maintenant.
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8 mai 2012

La vie rose est elle verte ?

Un nouveau coin atelier ( ?) sur la terrasse couverte. Une planche et deux tréteaux.

De quoi coller et créer des cartes à envoyer.



Bien agréable en ce moment d'être dehors couvert. Ce n'est pas qu'il fasse très froid mais les seins nous glacent de temps en temps, Saintes pluies de mai, petites et grandes, cette année on mouille.

 Le jardinet est une jungle qui prend 15 cms de haut par semaine. Parfois je tonds à la main, je coupe, je défriche au poignet. Parfois je laisse. Les fleurs sauvages font plus d'un 1m, et même un mètre cinquante ! . C'est beau.


Les lumières sont superbes. La semaine dernière d'Est en Ouest, au même instant, on avait l'orage et le beau temps en un coup d'oeil. A droite, Est, le vercors et l'orage, à gauche l'ouest vers la plaine de la vallée du Rhône. Deux mondes à vingt kilomètres de distance.

Les vases se remplissent. Les fraises murissent.

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Les chardonnerets ont abandonné la construction de leur nid sous mes fenêtres, hélas. Ils ont laissé leur oeuvre en cours, un joyau d'orfèvre, au bout d'une branche, caché sous un plumage éthéré, de feuilles fraîches et vertes. Ils avaient cousu brin à brin, un travail de fourmi, précieux et divin. Une féerie sous mon regard. Partis. Changé de cap sans laisser d'adresse. Je n'entends plus leurs signaux, leurs chants, quand Lui guettait pour Elle, posé sur le fil électrique au dessus de l'arbre,  et Elle pour Lui.


28 avr. 2012

Baie des lys

Suite de l'histoire de La Miche, un jeu initié par Mère Castor. Voir les épisodes précédents dans les libéllés " La Miche"

Pour résumer. La Miche c'est un genre de bonne femme ermite qui vit sur la colline. Elle descend au marché vendre ses fromages. De sa vie d'avant personne ne sait. Pourtant elle a bien un autre nom : Pascaline Dubec. Elle a même fait refaire ses papiers d'identité, chose excentrique dans sa tête si on y pense. Mais. Mais dans sa retraite bourrue ou rare sont les intrus, un courrier est venu la trouver.
Ce courrier contenait des graines qui venaient de très loin. Et dans ses mains qui re tremblent pour la première fois, dans ses yeux mouillés elle a bien lu le nom de l'expéditeur : Pagure.

"Quelqu'un viendra te dire, sur le marché cet été", a -t-il prévenu. Mais cet aout est sauvage et dangereux et l'orage a détruit les rues du village. Derrière les carreaux, La Miche voit le ciel tout emporter et le monde allonger ses grimaces.
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BAIE DES LYS

La tempête a duré cinq jours. L'ami Dédé a dormi là deux nuits puis a tenté la descente, un matin où il ne pleuvait plus et où seul le vent le poussait dru.

La semaine qui suit est misérable. Les touristes sont réfugiés dans la salle des fêtes et les habitants viennent leur porter secours. Un petit étal de fruits et légumes leur est proposé, on ne peut plus sortir par les routes, la boue atteint 80 cms par endroit et les deux rivières ont débordé, sur deux artères principales. On a le souffle court en sautillant dans les ruelles épargnées.

Il faudra du temps. En attendant elle pose ses fromages sur l'étal à côté de Basile et Juliette. On se serre entre les salades rescapées et les abricots récoltés avant la fin du monde. Des vergers sont détruits, seule la vigne sur les monts rocheux a bien résisté. Il y aura donc un septembre.

Sous le préau de la salle des fêtes c'est dimanche quand même et les vacanciers discutent en lui achetant ses fromages dans les petits paniers de Dédé. Ils lui demandent son nom et comme tout a changé et qu'on commence à se connaître elle dit qu'elle s'appelle Mademoiselle Dubec. Un petit garçon entend son nom, court vers une valise posée dans un recoin près des matelas de fortune, fouille comme un petit singe et revient en criant " madame, madame !!" agitant un carton dans ses doigts.

Elle n'aime pas trop les gosses, toujours à sauter partout et à crier pour pas grand chose. Mais le petit singe est bien mignon avec son nez qui pointe et ses mains crasseuses qui lui tendent le courrier. "M'dame le facteur y s'est trompé, y m'a donné une carte à moi : y'avait marqué P.Dubec et y savait pas ousque c'était pis moi c'est Paul Dubec, m'dame, alors je l'ai gardé mais j'ai bien vu qui s'est trompé !".

Bougre de bougre, c'est chaque fois la même chose, ils nous mettent des p'tits remplaçants qui z"y connaissent rien de rien. Pis avec ce temps, c'est sûr qu'il allait pas monter la pente, le préposé des Postes,  de toutes façons.

Alors elle tapote le crâne du petit Paulot, et lui donne un fromage "pour ta maman" , elle a bien vu la mère qui sourit sous ses cernes, encore une toute seule avec la marmaille si c'est pas une époque pourrie, non mais. Elle met la carte dans sa poche car elle se méfie des bavardages. Elle ne veut pas d'histoire donc motus.

Elle oublie presque la carte mais le soir faisant, elle enlève sa veste et voit la poche bailler. Tiens, la carte ?



Ben c'est bien mignon.

" Pascaline, mon ami n'a pas pu venir au village, alors j'avais prévu cette carte pour toi pour te laisser le message. C'est important"


Bon sang, c'est encore Pagure. Elle s'assoit et rajuste ses lunettes embuées.

Se revoir, nous nous sommes promis. Ce sera un long voyage et tu sais que je ne peux pas bouger. Tu devras donc traverser l'Atlantique, ma douce hirondelle.
Voilà ce que je te propose : il faudrait que tu viennes dans la Baie des Lys. Tu te souviens ? Te souviens tu de la cabane de pêcheur de ma tante ? 
Tu trouveras de quoi préparer ton voyage. Mais, Pascaline, ne tardes pas, il faudra t'envoler bien avant l'hiver.
Mon hirondelle..."

S'envoler ? Elle regarde par la fenêtre la montagne momifiée qui reprend quelques couleurs après le gris cendre des semaines passées. Elle regarde au dessus de l'armoire la valise verte qu'elle n'a pas touchée depuis, depuis. Elle calcule dans sa tête le temps qu'il faut pour revoir la Baie, là où quarante quatre années auparavant, auparavant.

Il lui faudra trois jours, trois petits jours sans se presser. Elle prendra le bus et s'arrêtera chez son neveu Nico dans sa boulangerie. Il a repris le flambeau, lui.

Elle partira dans huit jours.
Il y aura un septembre.
 Demain elle achètera le ticket de bus, direction le sud pour partir au grand Nord ? Et alors ?
Elle sait déjà ce qu'elle mettra dans ses valises, c'est pas compliqué.

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25 avr. 2012

l'illettrisme et vote ?

C'est décidé il fera beau, c'est le dernier matin frais. Il fera beau, on aura chaud.


Le champ du voisin est blanc lumineux ce matin, il n'est qu'eau en constellations millionnaires. Je gagne à son loto. Je vois le soleil, il ne pleuvra pas j'ai dit.

Mercredi, tu le sais, est ma journée sans travail, la journée de fainéante que je suis. Lundi, retour de vacances, j'ai repris ce petit job que je m'offre comme du bon temps bien mérité, je le savoure d'autant plus qu'il est temporaire sans que j'en connaisse la temporalité. Je prends comme c'est, je remplace, quand je ne remplacerai plus je rentrerai chez moi papattes en rond, pas pressée de faire autre chose. Mille autres choses j'ai fait et je n'ai plus l'énergie pour être très salariée. Je ne suis pas un vrai travailleur, moi. Jamais été. Jamais aimé le "vrai travail". Ouf.

Ce travail-plaisir auprès des femmes d'un quartier, en majorité analphabètes, et qui viennent aux ateliers "de français", je l'aime. Elles sont étrangères, nous avons parlé des élections auxquelles elles ne participent pas car elles n'ont pas la nationalité. On vote pourtant, entre nous, pour choisir un lieu de sortie, par exemple. Elles choisissent un bulletin et le mettent dans une urne que j'ai confectionné avec un carton et de la peinture. On dépouille, on compte, c'est la majorité qui a le dernier mot. Cela évite que ce soit les "grandes bouches" qui décident pour celles qui se taisent. Cela leur donne l'occasion d'acter un vote, elles qui ne le feront jamais dans leur vie civique et qui subissent, et ont subit, beaucoup dans leur vie de femmes.

Hier, l'une de ces dames, une veuve âgée qui vit avec la moitié de la retraite de son époux, c'est à dire 250 euros par mois, m'a demandé pourquoi elle ne pouvait toucher " sa retraite". L'assistante sociale lui a expliqué qu'il faudrait attendre 65 ans. Je leur ai donc expliqué que d'une part ce ne serait pas une "retraite" mais une "aide sociale" nommée Minimum vieillesse, la retraite c'est pour ceux qui ont travaillé et ont cotisé. J'ai dessiné un bulletin de salaire et expliqué ça grossièrement parce que c'est du sport d'expliquer le salaire brut et le net,  à des personnes qui ne comprennent pas le français, crois moi. Mais y'en a toujours une pour traduire aux autres, sauf que je me méfie des traductions...

Voilà comment, moi aussi, je fais de la politique au boulot. Bien obligé. Indispensable. Je suis au coeur de l'action, auprès d'immigrées qui vivent avec nous depuis des dizaines d'années. Leurs enfants sont français et ont voté ce coup ci. Oui. Elles ne savent pas pour qui ils ont voté et moi je me demande bien...

J'ai donc dessiné les dix candidats et les scores. Ca tombe bien quand on travaille sur les chiffres et les additions. Où vont aller les 18% de l'une, les 9% de l'autre ? etc. Euh, les candidats je les dessine vaguement hein ! avec des ronds et des bâtons pour les jambes. Mais je mets des cheveux aux femmes et des lunettes aux lunettes.Mélanch....je lui mets une cravate rouge et comme elles regardent la télé, elles pigent. Sauf pour les tout petits candidats en dessous de 1%. Non, je les dessine pas plus petits que les autres, mais je mets juste leurs initiales, hein !, faut pas pousser mémé.

Le F.N, elles connaissent pour la plupart. Non, je te vois venir avec ce sourire narquois penser " ben oui qu'elles connaissent, elles ont interêt...". Ouais. Bon.

Vraiment je me demande ce que leurs enfants ont voté. Leurs enfants je ne les connais pas sauf quand il faut en caser un pour ces fameux "stages" de troisième d'une semaine bidon dans un cadre professionnel. Et l'école, tu sais comment c'est, pas facile d'avoir des bonnes notes quand tes parents savent à peine, ou pas du tout, lire et écrire, qu'ils soient français ou pas, c'est pareil. Kif kif bourricot.

L'illettrisme en France est un sujet peu avoué. C'est un tabou, un mot qui fait peur. On croit lire "dégénéré ou analphabète".  Pas du tout. La personne "illettrée" est allée à l'école, tout le monde s'embarque jusqu'au collège de nos jours. Mais tout le monde n'a pas le même ticket en poche et le voyage n'a pas du tout le même goût pour celui qui s'accroche, est aidé à la maison, a des parents qui tiennent la rampe sans les lâcher, ou pour celui qui a des parents qui le laissent ramer seul, qui ne voient pas la noyade parce qu'eux même peut être ont décroché il y a longtemps avec les apprentissages et pensent que les profs mettront des gilets de sauvetage à tout le monde. Queue nenni. Ca coule. Titanic sur tous les flots.

La personne illettrée peut se débrouiller dans la vie courante, elle déchiffre, elle peut aussi lire des petits textes si besoin, mais bien souvent elle n'utilise pas ce qu'elle lit, elle n'intègre pas vraiment les contenus. C'est comme une langue étrangère. La lecture et l'écriture ne font pas partie de sa vie, de ses besoins. On vit alors avec la langue orale essentiellement. On se fie à ce qu'on dit et entend, on ne peut pas vérifier des infos, lire des journaux. Il est difficile de débattre des idées et d'argumenter avec recul. Pour intégrer des idées contradictoires, il faut avoir la capacité d'engranger les informations, de les ruminer et les trier, de comprendre et de comparer. C'est très difficile. La scolarité apprend cela, à ceux qui tiennent bon, à ceux qui ont des parents-capitaines à la barre, à la maison, et qui ont les acquis contre le mal de mer de leurs moussaillons. Sinon, Plouf plouf Titanic bis. 

On est illettré, on ouvre bien le journal, oui, on regarde les photos et les grands titres on les lit,  mais il est rare qu'on lise un article en entier. Le texte, rien qu'à le voir, on est fatigué, on n'est pas habitué, c'est un effort énorme. Non, de loin, tu ne sauras pas si cette personne est illettrée. Quel adulte en France t'as déjà dit " Je ne sais vraiment pas bien lire." " Ce papier que j'ai reçu, je ne le comprends pas en fait...". Et je ne parle pas que de documents administratifs que moi même je comprends à peine tant ils sont imbuvables.

Non, tu ne sais pas le handicap qui est vécu. L'illettrisme est sournois et il se voit par d'autres biais. Par des actes et des postures de vie. Un voisin qui a une fuite chez lui, il pleut dans son salon mais il dit " l'agence ne fait rien de toutes façons !! Tous des cons !". Toi tu as la même fuite et aucun problème avec l'agence qui fait réparer. Soit le voisin n'est pas assuré. Soit il ne sait tout simplement pas dialoguer avec l'agence, remplir les documents, s'organiser dans les démarches, recevoir du courrier et en tirer conséquences. Alors " Tous des cons !". Et tu as vu j'ai mis " dialoguer " avec l'agence. Oral et écrit sont des siamois dans ton cerveau. Le déficit en langue parlée s'ajuste souvent au déficit en langue écrite, vice versa et vice verso, on reste dans le Service Minimum en Intégration Communicante (wah ! j'veux un poste dans le nouveau gouvernement moi !!). 

L'illettrisme touche des millions d'adultes en France. Motus. Motus sur les conséquences, sur la frustration et le sentiment d'insécurité inhérents. Motus sur le sentiment de rejet, motus sur l'inculture latente. Motus sur le manque de recul et de connaissances, empêchant toute ouverture de la pensée. Concernant l'excellent travail de relookage du F.N, je me suis aussi dit que bien des jeunes qui sont séduits n'ont sans doute pas de perspective historique. Ne savent pas, par exemple, où en était l'Allemagne d'avant guerre, ne connaissent pas l'Histoire des partis nationalistes entre nos deux pays, etc. 

Ces jeunes et beaucoup moins jeunes, je les croise tous les jours au boulot ou dans mon voisinage. 
Pour les plus anciens, ceux qui ont connu la guerre et le nazisme, je ne leur pardonne rien : tous des cons.
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21 avr. 2012

Des autres vies

Il a fait un vrai temps d'avril.
Tout à l'heure j'étais pieds nus dans le jardin, maintenant la tempête amène l'eau sur les carreaux et les arbres ploient.
Je ne saurais pas décrire la journée. Elle a commencé en anicroches avec ce quotidien, qui ne m'intéresse pas, entre deux êtres. Puis, comme d'habitude j'ai mis des mots à voix haute et de la tendresse, on pourrait dire que j'ai fait un effort mais tout simplement la brutalité de l'amour ne m'intéresse plus. Je cherche la docilité sous les piques du porc-épic. La toison d'or sous les ordures.

Hier soir j'étais sortie rencontrer des inconnus dans mon village. Des personnes qui s'activent autour de l'art pour tous, de la beauté à partager. Je me suis retrouvée dans une petite maison en pierres retapée et isolée au bout d'un chemin. Un hameau de deux maisons. Il faisait froid dans la salle-cuisine. Sur la table et autour de l'évier tout débordait de légumes, de plats, de bric à brac. Un petit garçon était dans la salle de bains attenante, c'est son père qui m'a reçu. J'ai épluché les carottes, il a préparé la tarte. On a fait connaissance, c'est facile de se rencontrer quand on partage les mêmes valeurs, du moins des essentiels. 

Mais c'était drôle cette sensation en moi, j'ai eu l'impression de revenir trente ans en arrière. Dans une époque lointaine et formatrice, où je vivais à plusieurs, enfin on vivait dans des maisons comme ça, de pierres et de broc, plutôt jolies mais froides en hiver, ça c'est sûr. On cohabitait et/ ou on était toujours proches, solidaires. Un temps révolu où les détails confortables n'avaient pas d'importance. Nous avions moins de trente ans, et un peu plus de vingt, dans le Béarn, et nous étions tous très amis et on se serrait les coudes. On vivait nos idées, on travaillait le moins possible. Personne n'avait encore d'enfants.

Hier soir dans cette maison, même si les trois couples rencontrés ont certainement entre 35 et 40 ans et non 25, je me suis sentie lointaine, spectatrice de leur vie, de leurs envies de s'entraider, de leur bontés respectives, tout simplement parce que je ne vis pas ainsi en ce moment, et que ça fait un bail, oui, un bail. 

Aujourd'hui je suis "une vieille con" ai je dit en épluchant les carottes à celui qui s'est retourné devant l'évier en me souriant parce qu'il pensait que non. Que simplement on a des périodes dans la vie, c'est tout. Moi, disait-il, je ne veux vraiment plus bouger maintenant. Je me sens vraiment bien, on construit ici avec les gens, c'est important, il se passe plein de choses.

Je suis partie vers 21h, on n'avait pas fini l'apéro et grignotis. Je leur ai dit que j'étais cendrillon, que j'allais devenir citrouille et que mon cerveau se transformait en purée le soir, alors que je rentrais. Ca faisait plus de deux heures que j'étais là avec ma carcasse, ça suffisait. Dommage pour les excellents mets qui attendaient. Manger après 21h30, c'est un truc qui me fatigue à l'avance, je suis une vieille con. J'aime lire dans mon lit le soir, bien en forme et peinarde.

La présidente de l'association des artistes s'était assise à côté de moi , avide de me parler, de voir si on pourrait compter sur moi pour la journée particulière de juin. Nous sommes sur les mêmes émotions, les mêmes acquis. Elles sont deux à monter des projets et toutes les deux ont travaillé dans le social ou médico-social, puis on tout lâché pour se consacrer à leur art et leur association de développement culturel local. Se sont des jardinières d'humanité. Elles ont envie que je mette du terreau. Qui sait ?

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18 avr. 2012

je me rends

Je capitule, j'avoue, je cesse de faire la têtue, je me rends : le soleil c'est tout.

Quatre jours sans sortir, accablée par un déluge tenace tout autour de moi. Plus de vision, une terre détrempée, le froid, la pluie, sous toutes ses formes, du crachin à la neige fondue. Elle m'a eue. 

Le soleil revenu hier. Il m'a. Il a mon moral entre ses mains, mon salaud. Je suis cuite. Je ne fanfaronnerai plus en me croyant capable. J'ai vécu presque vingt ans en Normandie mais je crois que je ne pourrais plus." je crois" ?? Non, c'est foutu, c'est sûr, oui.

C'est déjà ce que je pensais au moment de chercher une maison l'année dernière. J'ai remisé mes envies bretonnes, capitulant devant quatorze années drômoises et les dix précédentes entre Asie et nulle part. Je ne suis plus apte à m'exiler sous la pluie, le gris me casse la baraque.

Trop de lumières ici, la lumière drômoise c'est une fée et un vampire qui te suçe toute avidité d'aller ailleurs. Tu te sens sombre et dans l'ombre dès que tu pars. C'est une lumière chatoyante, bouleversante, que je n'ai connu aussi vivace nulle part. Je suis eue. Pour le moment, je me rends. 

Je suis en période de réadaptation depuis juin 2011. J'ai quitté la vallée du rhône, son mistral cruel mais ses cieux de peintre pour revenir dans un village près des montagnes,  où j'avais vécu durant huit ans. La pluie n'existe pas près du Rhône drômois, pas la vraie pluie. Quatre fois l'an, maximum, elle tombe sérieusement et on l'adore. Le reste du temps, elle a à peine l'occasion de nous rendre visite, jamais froide, et la voilà déjà remplacée par le soleil et le ciel bleu.

Ici, proche à nouveau du Vercors, malgré les petits vingt kilomètres de distance, tout est autrement. C'est l'humide que je retrouve (adieu la canicule dans l'appartement !) et le mistral glacé que je perds. La pluie, donc, plus constante, la neige en février, quelques jours. Mais c'est de bonne guerre, je suis dans une pleine nature que je voulais revoir juste devant ma porte.



Aujourd'hui, oui,  j'en fais le constat un peu penaude, Soleil je suis ton esclave. Je ne peux pas lutter contre toi, je ne peux pas lutter sans toi.


13 avr. 2012

Un jour

C'est le gris un peu trop frais qu'il faut remettre deux pulls ou presque mais finalement acheter des lunettes de soleil dans la pharmacie.
C'est dans la pharmacie je rencontre une très ancienne collègue et c'est simple. On vit ici. On travaille beaucoup moins. On fait des choix.

C'est les deux étages de vieilles pierres avec les marches usées au milieu comme des sculptures. L'escalier est large, les pierres sont des murs et en haut c'est le local de l'association. Plein de pièces que chaque artiste occupe. C'est un local d'artistes amateurs ou pas, résolus de partager et de créer quelque chose aussi au village. On se rencontre. On m'offre un thé. Elle. Avec un parcours découpé aussi, car sans doute elle voulait se rapprocher de l'humain et finalement elle me dit qu'elle veut mêler la peinture et l'ethnologie. J'ai compris. On se revoit bientôt.

C'est un chat qu'on aime même si on ne le connaît pas et qui semble à bout de vivre. C'est le chagrin qui est entier de tout cela il ne s'efface rien. C'est se comprendre et se soutenir dans nos lointains. Jamais la peine n'est aussi grande parfois qu'un fer de lance contre lequel tu ne peux rien. C'est accablé, meurtri, tout détester. 

C'est encore le gris qui a pris d'assaut la journée ici.
C'est entendre la radio. Ecouter un disque. Penser et ne pas penser.
C'est le jour sans arrêts, c'est la fermeture au bout, l'éclipse de toute chose, la petite lumière bleue du haut-parleur de l'ordinateur. 

Au four du poele cuit un carrotcake de mon cru*. Elle a dit de passer dans huit jours, un soir. J'amènerai quelque chose, ai-je promis, elle a souri. Quoi amener  ? On a dit qu'on ne savait pas. Qui peut dire ce que, dans huit jours, j'aurais envie de donner et elle de recevoir ?




* pour le carrotcake, je prends la recette de Pascale Weeks "c'est moi qui l'ai fait !" qui est goûtue et légère, et je l'apprivoise selon l'humeur du jour. Je divise en deux les proportions pour un petit gateau.

2 oeufs entiers avec 150 gr de sucre ( ou moins de sucre et du miel), battus au fouet électrique

J'incorpore 175gr de farines ( de riz et/ou de blé), la levure et le bicarbonate et un demi verre d'huile

3 grosses c a soupe de poudre de noisettes, 150gr de carottes rapées, cannelle, quatre épices, gingembre, vanille et
sur ce coup là, j'ai ajouté des figues sèches en petits morceaux, une c a s de confiture d'oranges maison et une c a s de crème coco.

Il a cuit lentement, plus d'une heure au four à bois, c'était très réussi !
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