Des autres vies

Il a fait un vrai temps d'avril.
Tout à l'heure j'étais pieds nus dans le jardin, maintenant la tempête amène l'eau sur les carreaux et les arbres ploient.
Je ne saurais pas décrire la journée. Elle a commencé en anicroches avec ce quotidien, qui ne m'intéresse pas, entre deux êtres. Puis, comme d'habitude j'ai mis des mots à voix haute et de la tendresse, on pourrait dire que j'ai fait un effort mais tout simplement la brutalité de l'amour ne m'intéresse plus. Je cherche la docilité sous les piques du porc-épic. La toison d'or sous les ordures.

Hier soir j'étais sortie rencontrer des inconnus dans mon village. Des personnes qui s'activent autour de l'art pour tous, de la beauté à partager. Je me suis retrouvée dans une petite maison en pierres retapée et isolée au bout d'un chemin. Un hameau de deux maisons. Il faisait froid dans la salle-cuisine. Sur la table et autour de l'évier tout débordait de légumes, de plats, de bric à brac. Un petit garçon était dans la salle de bains attenante, c'est son père qui m'a reçu. J'ai épluché les carottes, il a préparé la tarte. On a fait connaissance, c'est facile de se rencontrer quand on partage les mêmes valeurs, du moins des essentiels. 

Mais c'était drôle cette sensation en moi, j'ai eu l'impression de revenir trente ans en arrière. Dans une époque lointaine et formatrice, où je vivais à plusieurs, enfin on vivait dans des maisons comme ça, de pierres et de broc, plutôt jolies mais froides en hiver, ça c'est sûr. On cohabitait et/ ou on était toujours proches, solidaires. Un temps révolu où les détails confortables n'avaient pas d'importance. Nous avions moins de trente ans, et un peu plus de vingt, dans le Béarn, et nous étions tous très amis et on se serrait les coudes. On vivait nos idées, on travaillait le moins possible. Personne n'avait encore d'enfants.

Hier soir dans cette maison, même si les trois couples rencontrés ont certainement entre 35 et 40 ans et non 25, je me suis sentie lointaine, spectatrice de leur vie, de leurs envies de s'entraider, de leur bontés respectives, tout simplement parce que je ne vis pas ainsi en ce moment, et que ça fait un bail, oui, un bail. 

Aujourd'hui je suis "une vieille con" ai je dit en épluchant les carottes à celui qui s'est retourné devant l'évier en me souriant parce qu'il pensait que non. Que simplement on a des périodes dans la vie, c'est tout. Moi, disait-il, je ne veux vraiment plus bouger maintenant. Je me sens vraiment bien, on construit ici avec les gens, c'est important, il se passe plein de choses.

Je suis partie vers 21h, on n'avait pas fini l'apéro et grignotis. Je leur ai dit que j'étais cendrillon, que j'allais devenir citrouille et que mon cerveau se transformait en purée le soir, alors que je rentrais. Ca faisait plus de deux heures que j'étais là avec ma carcasse, ça suffisait. Dommage pour les excellents mets qui attendaient. Manger après 21h30, c'est un truc qui me fatigue à l'avance, je suis une vieille con. J'aime lire dans mon lit le soir, bien en forme et peinarde.

La présidente de l'association des artistes s'était assise à côté de moi , avide de me parler, de voir si on pourrait compter sur moi pour la journée particulière de juin. Nous sommes sur les mêmes émotions, les mêmes acquis. Elles sont deux à monter des projets et toutes les deux ont travaillé dans le social ou médico-social, puis on tout lâché pour se consacrer à leur art et leur association de développement culturel local. Se sont des jardinières d'humanité. Elles ont envie que je mette du terreau. Qui sait ?

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