Baie des lys

Suite de l'histoire de La Miche, un jeu initié par Mère Castor. Voir les épisodes précédents dans les libéllés " La Miche"

Pour résumer. La Miche c'est un genre de bonne femme ermite qui vit sur la colline. Elle descend au marché vendre ses fromages. De sa vie d'avant personne ne sait. Pourtant elle a bien un autre nom : Pascaline Dubec. Elle a même fait refaire ses papiers d'identité, chose excentrique dans sa tête si on y pense. Mais. Mais dans sa retraite bourrue ou rare sont les intrus, un courrier est venu la trouver.
Ce courrier contenait des graines qui venaient de très loin. Et dans ses mains qui re tremblent pour la première fois, dans ses yeux mouillés elle a bien lu le nom de l'expéditeur : Pagure.

"Quelqu'un viendra te dire, sur le marché cet été", a -t-il prévenu. Mais cet aout est sauvage et dangereux et l'orage a détruit les rues du village. Derrière les carreaux, La Miche voit le ciel tout emporter et le monde allonger ses grimaces.
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BAIE DES LYS

La tempête a duré cinq jours. L'ami Dédé a dormi là deux nuits puis a tenté la descente, un matin où il ne pleuvait plus et où seul le vent le poussait dru.

La semaine qui suit est misérable. Les touristes sont réfugiés dans la salle des fêtes et les habitants viennent leur porter secours. Un petit étal de fruits et légumes leur est proposé, on ne peut plus sortir par les routes, la boue atteint 80 cms par endroit et les deux rivières ont débordé, sur deux artères principales. On a le souffle court en sautillant dans les ruelles épargnées.

Il faudra du temps. En attendant elle pose ses fromages sur l'étal à côté de Basile et Juliette. On se serre entre les salades rescapées et les abricots récoltés avant la fin du monde. Des vergers sont détruits, seule la vigne sur les monts rocheux a bien résisté. Il y aura donc un septembre.

Sous le préau de la salle des fêtes c'est dimanche quand même et les vacanciers discutent en lui achetant ses fromages dans les petits paniers de Dédé. Ils lui demandent son nom et comme tout a changé et qu'on commence à se connaître elle dit qu'elle s'appelle Mademoiselle Dubec. Un petit garçon entend son nom, court vers une valise posée dans un recoin près des matelas de fortune, fouille comme un petit singe et revient en criant " madame, madame !!" agitant un carton dans ses doigts.

Elle n'aime pas trop les gosses, toujours à sauter partout et à crier pour pas grand chose. Mais le petit singe est bien mignon avec son nez qui pointe et ses mains crasseuses qui lui tendent le courrier. "M'dame le facteur y s'est trompé, y m'a donné une carte à moi : y'avait marqué P.Dubec et y savait pas ousque c'était pis moi c'est Paul Dubec, m'dame, alors je l'ai gardé mais j'ai bien vu qui s'est trompé !".

Bougre de bougre, c'est chaque fois la même chose, ils nous mettent des p'tits remplaçants qui z"y connaissent rien de rien. Pis avec ce temps, c'est sûr qu'il allait pas monter la pente, le préposé des Postes,  de toutes façons.

Alors elle tapote le crâne du petit Paulot, et lui donne un fromage "pour ta maman" , elle a bien vu la mère qui sourit sous ses cernes, encore une toute seule avec la marmaille si c'est pas une époque pourrie, non mais. Elle met la carte dans sa poche car elle se méfie des bavardages. Elle ne veut pas d'histoire donc motus.

Elle oublie presque la carte mais le soir faisant, elle enlève sa veste et voit la poche bailler. Tiens, la carte ?



Ben c'est bien mignon.

" Pascaline, mon ami n'a pas pu venir au village, alors j'avais prévu cette carte pour toi pour te laisser le message. C'est important"


Bon sang, c'est encore Pagure. Elle s'assoit et rajuste ses lunettes embuées.

Se revoir, nous nous sommes promis. Ce sera un long voyage et tu sais que je ne peux pas bouger. Tu devras donc traverser l'Atlantique, ma douce hirondelle.
Voilà ce que je te propose : il faudrait que tu viennes dans la Baie des Lys. Tu te souviens ? Te souviens tu de la cabane de pêcheur de ma tante ? 
Tu trouveras de quoi préparer ton voyage. Mais, Pascaline, ne tardes pas, il faudra t'envoler bien avant l'hiver.
Mon hirondelle..."

S'envoler ? Elle regarde par la fenêtre la montagne momifiée qui reprend quelques couleurs après le gris cendre des semaines passées. Elle regarde au dessus de l'armoire la valise verte qu'elle n'a pas touchée depuis, depuis. Elle calcule dans sa tête le temps qu'il faut pour revoir la Baie, là où quarante quatre années auparavant, auparavant.

Il lui faudra trois jours, trois petits jours sans se presser. Elle prendra le bus et s'arrêtera chez son neveu Nico dans sa boulangerie. Il a repris le flambeau, lui.

Elle partira dans huit jours.
Il y aura un septembre.
 Demain elle achètera le ticket de bus, direction le sud pour partir au grand Nord ? Et alors ?
Elle sait déjà ce qu'elle mettra dans ses valises, c'est pas compliqué.

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