l'illettrisme et vote ?

C'est décidé il fera beau, c'est le dernier matin frais. Il fera beau, on aura chaud.


Le champ du voisin est blanc lumineux ce matin, il n'est qu'eau en constellations millionnaires. Je gagne à son loto. Je vois le soleil, il ne pleuvra pas j'ai dit.

Mercredi, tu le sais, est ma journée sans travail, la journée de fainéante que je suis. Lundi, retour de vacances, j'ai repris ce petit job que je m'offre comme du bon temps bien mérité, je le savoure d'autant plus qu'il est temporaire sans que j'en connaisse la temporalité. Je prends comme c'est, je remplace, quand je ne remplacerai plus je rentrerai chez moi papattes en rond, pas pressée de faire autre chose. Mille autres choses j'ai fait et je n'ai plus l'énergie pour être très salariée. Je ne suis pas un vrai travailleur, moi. Jamais été. Jamais aimé le "vrai travail". Ouf.

Ce travail-plaisir auprès des femmes d'un quartier, en majorité analphabètes, et qui viennent aux ateliers "de français", je l'aime. Elles sont étrangères, nous avons parlé des élections auxquelles elles ne participent pas car elles n'ont pas la nationalité. On vote pourtant, entre nous, pour choisir un lieu de sortie, par exemple. Elles choisissent un bulletin et le mettent dans une urne que j'ai confectionné avec un carton et de la peinture. On dépouille, on compte, c'est la majorité qui a le dernier mot. Cela évite que ce soit les "grandes bouches" qui décident pour celles qui se taisent. Cela leur donne l'occasion d'acter un vote, elles qui ne le feront jamais dans leur vie civique et qui subissent, et ont subit, beaucoup dans leur vie de femmes.

Hier, l'une de ces dames, une veuve âgée qui vit avec la moitié de la retraite de son époux, c'est à dire 250 euros par mois, m'a demandé pourquoi elle ne pouvait toucher " sa retraite". L'assistante sociale lui a expliqué qu'il faudrait attendre 65 ans. Je leur ai donc expliqué que d'une part ce ne serait pas une "retraite" mais une "aide sociale" nommée Minimum vieillesse, la retraite c'est pour ceux qui ont travaillé et ont cotisé. J'ai dessiné un bulletin de salaire et expliqué ça grossièrement parce que c'est du sport d'expliquer le salaire brut et le net,  à des personnes qui ne comprennent pas le français, crois moi. Mais y'en a toujours une pour traduire aux autres, sauf que je me méfie des traductions...

Voilà comment, moi aussi, je fais de la politique au boulot. Bien obligé. Indispensable. Je suis au coeur de l'action, auprès d'immigrées qui vivent avec nous depuis des dizaines d'années. Leurs enfants sont français et ont voté ce coup ci. Oui. Elles ne savent pas pour qui ils ont voté et moi je me demande bien...

J'ai donc dessiné les dix candidats et les scores. Ca tombe bien quand on travaille sur les chiffres et les additions. Où vont aller les 18% de l'une, les 9% de l'autre ? etc. Euh, les candidats je les dessine vaguement hein ! avec des ronds et des bâtons pour les jambes. Mais je mets des cheveux aux femmes et des lunettes aux lunettes.Mélanch....je lui mets une cravate rouge et comme elles regardent la télé, elles pigent. Sauf pour les tout petits candidats en dessous de 1%. Non, je les dessine pas plus petits que les autres, mais je mets juste leurs initiales, hein !, faut pas pousser mémé.

Le F.N, elles connaissent pour la plupart. Non, je te vois venir avec ce sourire narquois penser " ben oui qu'elles connaissent, elles ont interêt...". Ouais. Bon.

Vraiment je me demande ce que leurs enfants ont voté. Leurs enfants je ne les connais pas sauf quand il faut en caser un pour ces fameux "stages" de troisième d'une semaine bidon dans un cadre professionnel. Et l'école, tu sais comment c'est, pas facile d'avoir des bonnes notes quand tes parents savent à peine, ou pas du tout, lire et écrire, qu'ils soient français ou pas, c'est pareil. Kif kif bourricot.

L'illettrisme en France est un sujet peu avoué. C'est un tabou, un mot qui fait peur. On croit lire "dégénéré ou analphabète".  Pas du tout. La personne "illettrée" est allée à l'école, tout le monde s'embarque jusqu'au collège de nos jours. Mais tout le monde n'a pas le même ticket en poche et le voyage n'a pas du tout le même goût pour celui qui s'accroche, est aidé à la maison, a des parents qui tiennent la rampe sans les lâcher, ou pour celui qui a des parents qui le laissent ramer seul, qui ne voient pas la noyade parce qu'eux même peut être ont décroché il y a longtemps avec les apprentissages et pensent que les profs mettront des gilets de sauvetage à tout le monde. Queue nenni. Ca coule. Titanic sur tous les flots.

La personne illettrée peut se débrouiller dans la vie courante, elle déchiffre, elle peut aussi lire des petits textes si besoin, mais bien souvent elle n'utilise pas ce qu'elle lit, elle n'intègre pas vraiment les contenus. C'est comme une langue étrangère. La lecture et l'écriture ne font pas partie de sa vie, de ses besoins. On vit alors avec la langue orale essentiellement. On se fie à ce qu'on dit et entend, on ne peut pas vérifier des infos, lire des journaux. Il est difficile de débattre des idées et d'argumenter avec recul. Pour intégrer des idées contradictoires, il faut avoir la capacité d'engranger les informations, de les ruminer et les trier, de comprendre et de comparer. C'est très difficile. La scolarité apprend cela, à ceux qui tiennent bon, à ceux qui ont des parents-capitaines à la barre, à la maison, et qui ont les acquis contre le mal de mer de leurs moussaillons. Sinon, Plouf plouf Titanic bis. 

On est illettré, on ouvre bien le journal, oui, on regarde les photos et les grands titres on les lit,  mais il est rare qu'on lise un article en entier. Le texte, rien qu'à le voir, on est fatigué, on n'est pas habitué, c'est un effort énorme. Non, de loin, tu ne sauras pas si cette personne est illettrée. Quel adulte en France t'as déjà dit " Je ne sais vraiment pas bien lire." " Ce papier que j'ai reçu, je ne le comprends pas en fait...". Et je ne parle pas que de documents administratifs que moi même je comprends à peine tant ils sont imbuvables.

Non, tu ne sais pas le handicap qui est vécu. L'illettrisme est sournois et il se voit par d'autres biais. Par des actes et des postures de vie. Un voisin qui a une fuite chez lui, il pleut dans son salon mais il dit " l'agence ne fait rien de toutes façons !! Tous des cons !". Toi tu as la même fuite et aucun problème avec l'agence qui fait réparer. Soit le voisin n'est pas assuré. Soit il ne sait tout simplement pas dialoguer avec l'agence, remplir les documents, s'organiser dans les démarches, recevoir du courrier et en tirer conséquences. Alors " Tous des cons !". Et tu as vu j'ai mis " dialoguer " avec l'agence. Oral et écrit sont des siamois dans ton cerveau. Le déficit en langue parlée s'ajuste souvent au déficit en langue écrite, vice versa et vice verso, on reste dans le Service Minimum en Intégration Communicante (wah ! j'veux un poste dans le nouveau gouvernement moi !!). 

L'illettrisme touche des millions d'adultes en France. Motus. Motus sur les conséquences, sur la frustration et le sentiment d'insécurité inhérents. Motus sur le sentiment de rejet, motus sur l'inculture latente. Motus sur le manque de recul et de connaissances, empêchant toute ouverture de la pensée. Concernant l'excellent travail de relookage du F.N, je me suis aussi dit que bien des jeunes qui sont séduits n'ont sans doute pas de perspective historique. Ne savent pas, par exemple, où en était l'Allemagne d'avant guerre, ne connaissent pas l'Histoire des partis nationalistes entre nos deux pays, etc. 

Ces jeunes et beaucoup moins jeunes, je les croise tous les jours au boulot ou dans mon voisinage. 
Pour les plus anciens, ceux qui ont connu la guerre et le nazisme, je ne leur pardonne rien : tous des cons.
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