22 oct. 2021

Hier c'est avant, demain c'est après

 Elle n'a pas encore trois ans, mais presque. Son langage s'affine, merveille des merveilles l'apprentissage du langage chez l'enfant. Je continue de m'émerveiller, oui, chaque enfant qui apprend à parler me met K.O d'admiration. Avoir étudié en neuro-psycho-linguistique les rouages de ce miracle ne m'a rien appris comparé à ce que je vois et entends in situ avec les petits et actuellement avec La petite qui n'a pas encore trois ans mais bientôt.

Les phrases qui se forment, les consonent qui se transforment et s'entrechoquent pour déraper dans un mot, les jeux de langage, l'humour, les formes et formules de socialisation, l'ouverture de toute la fonction langage vers l'autre, vers dire ce que, dire le moi, dire et au delà, entrer dans le monde, saisir les moments, découvrir le temps et l'espace. Et en ce moment elle veut aussi nommer et dire le passé et le futur. Dire ce qu'elle a déjà fait, et ce qu'elle fera. Là voilà qui vogue sur la courbe temporelle et s'anime, raconte, pose des mots, des actes,  qui furent et qui seront.

Sa grande soeur sait le calendrier, c'est la gloire des quatre-cinq ans que de comprendre et nommer les jours de la semaine, les mois, les avant-hier et les demain, après demain, avant Noël, après Noël. Son planning est précis, les jours d'école, le jour de la danse, le mercredi avec les grands parents, les semaines où je viens le matin et l'après-midi. On discute et programme comme des grandes tandis que la petite écoute, les oreilles aimantées, les yeux qui n'en loupent pas une goutte. Elle aussi veut dire "demain", veut se poser sur la portée de ces notes là, elle ne veut plus rester stockée sur l'ici et maintenant, dans la minute ou l'heure. Le jour, elle l'a acquis, c'est aujourd'hui, Jeudi ? Mardi ? C'est une journée, avec ses matins, ses siestes, ses après-midi, ses douches, ses lectures, jeux,  soirées et nuits. Cela c'est dans la poche, inscrit dans son carnet de bord mental, gravé dans le marbre.

Maintenant, donc, on peut passer à l'étape suivante : sa vie avant et après aujourd'hui. Deux mots sont testés cette semaine, depuis deux semaines en fait : Hier et Demain. Il faut dire que beaucoup de choses bougent, elle quitte la crèche aujourd'hui pour reprendre l'école en novembre, mais à temps plein et non plus à mi-temps. Il y a, entre deux, les vacances, une semaine en famille, l'autre à la maison avec moi et surtout l'anniversaire qui viendra conclure les vacances et démarrer le nouveau rythme scolaire endiablé ( et épuisant). 

Oui, j'ai vraiment réalisé hier que les deux mots qu'elle met en boîte en ce moment sont Hier et Demain. "Ramassé les pommes avec Laure hier ? " - Oui on a ramassé les pommes mais pas hier, c'était la semaine dernière, vendredi." . " Moi partir à la mer demain avec Maman et Papa"...- Oui, tu vas partir à la mer, mais pas demain, demain c'est ta dernière journée à la crèche, et ensuite c'est les vacances et tu vas aller à la mer, oui."

Hier je me suis dit, "mais quelle poésie !".  Nommons "Hier" tout ce qui fut, ce qui est derrière. Hier je vivais au Laos. Hier ma mère est morte. Hier j'avais douze ans. Et décidons que "Demain" est pour tout ce qui viendra. Demain je pars en vacances à la mer. Demain je vais retourner en Normandie. Demain tu iras à Paris. Demain j'irai à Gurs et à Lurbe. Ah c'est plus difficile de faire des phrases avec "demain"...mais c'est plus calme aussi, plus reposant de rester imprécis. Demain inclurait un grand tout, une zone à venir, on ne serait pas pressé de définir, dater, organiser. Quant à ne retenir qu'un "Hier" pour dire tout le passé, comme il est doux alors de ne pas enquêter dans mon cerveau pour dérouler un calendrier, compter des années, m'engouffrer dans des puits sombres, des souvenirs poignants et vitaux, des visages qui ont tant changés, des jeunesses perdues, des années empilées qui parfois étouffent et semblent enterrer toute renaissance. Non, c'était juste "hier", c'est suffisant et plus tendre. Hier reste beau.

"Hier...", la petite le clame d'une voix de grelot, de lutin ravi de son coup. La petite n'a pas peur non plus de lancer un Demain, de l'accrocher dans une phrase et de voir, entendre et sentir ce que ça fait, comment ça sonne, comment ça résonne en face, chez les autres. Sautillent ainsi dans sa gorge, sans appréhension, les mots du futur et du passé, comme des écureuils des noisettes plein les pattes et c'est joyeux ce temps qui va et vient et ira, elle jette l'hameçon dans sa vie, tout autour, une pêche pour demain, une pêche d'hier, remonte le poisson. Sera, seront, étais, étions.

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2 oct. 2021

L'escalier du soir

 C'est après la douche, après les lectures de livres sur le palier de la salle de bains à l'étage, sur le tapis du couloir, entre les doudous et coussins qu'on y a mis. C'est après, que parfois nous redescendons, surtout quand on entend papa qui est rentré et bidouille dans la cuisine. C'est quand maman n'est pas à l'étage, dans son bureau, et qu'elle ne vient pas ce soir directement nous rejoindre devant la salle de bains, quand c'est le moment pour moi de partir.

C'est avec la petite. Celle, il ne faut pas le dire, avec laquelle l'amour, la tendresse, la complicité intime est au zénith. Dans mon coeur elle niche chaque jour, comme une biche au creux des foins dans une forêt magique. C'est la petite dont je suis amoureuse. Un jour, tandis que je lui racontais sa vie de bébé avec moi,  elle me demandait si j'avais aussi promené sa soeur "quand bébé aussi". Et bien non, ta soeur avait trois ans quand je suis arrivée dans la maison, pour travailler avec vous. Et oui....je ne l'ai pas connue bébé, ta soeur...

Papa est en bas, quasi entrain de faire du chocolat tant c'est un papa poule avec ses filles. La petite a été sa fée, sa siamoise durant sa première année. Elle ne voyait que papa, ne réclamait que papa, une fusion charnelle entre eux, une merveille. Il faut dire que c'est souvent lui qui arrivait en premier, le soir, et sur le canapé blottissait ses chéries sous ses coudes, un biberon pour chacune. J'aurais dû prendre des photos. C'était une vision de félicité et d'amour que j'emportais avec moi sur le chemin du retour, dans ma voiture et bien plus loin. La petite s'est ouverte aux autres ensuite, le confinement  a aidé, les deux parents coincés à la maison, la place de maman a grandi dans ses mots, ses phrases, sa vie, durant les journées en semaine. Elle s'est entichée de moi aussi, de manière diffuse et discrète devant sa soeur. On s'est nichées toutes les deux comme des biches au fond de leur tanière de coeur, elle et moi. Nous n'avons pas besoin des mots pour le sentir, en silence la toile s'est affermie, l'invisible nous relie.

Elle n'aime pas s'opposer longtemps ni risquer le conflit. Au début de ses deux ans elle a essayé de faire comme le copain de crèche qui était un furibond et se jetait sur les murs, refusait d'emblée tout, me faisait souci dans l'entrée de la crèche, avec sa mère, souci pour sa douleur écarlate, de tout ce qu'il ne savait pas, du manque de mots de ses parents. Perdu il était, une angoisse prête à tout casser. Elle a tenté de dire non à tout à la maison, de sortir de table quand elle n'a pas fini de manger, de refuser de rentrer à l'intérieur quand il faisait froid dehors, refuser de se laver les mains et jouer avec l'eau comme elle aime...En fait elle refusait par principe et même ce qu'elle aimait faire, jouer, participer,... Et si l'adulte insistait, voire la prenait physiquement pour l'amener vers....( elle, si autonome !)...elle explosait de chagrin, hurlait et pleurait, puis, comme abandonnée d'elle-même, réclamait les bras, le câlin. Il fallait la prendre, la consoler, la rassurer. Elle faisait l'expérience du conflit et cela la déchirait trop, l'adulte ne l'aimait plus ?, lui faisait un reproche, la grondait un peu, la sermonnait un peu, la fusion douce craquait et elle aussi, petite fille, s'effondrait d'un coup, épuisée, apeurée, désespérée. 

Câlin, explications, bras, elle s'arrêtait tout de suite, réconfortée, heureuse, vous souriait à pleines dents et se remettait sur les rails du bonheur sans nuages. Cela a duré quelques mois à peine. Je lui ai dit et redit que quand je lui demandais quelque chose ce n'était pas pour l'embêter et que dire non pour dire non n'avait aucun sens dans ces situations là, qu'on pouvait trouver des façons de s'entendre et de faire "bien ensemble" mais pas si elle refusait bêtement juste pour s'amuser à dire non. Elle voyait bien qu'ensuite personne ne s'amusait et qu'elle était triste et moi aussi. C'était janvier, février, peut être mars. Depuis plus rien. J'ai vu ensuite que le petit garçon à la crèche avait lui aussi retrouvé un apaisement, ouf.

A part ce moment ponctuel de désynchronisation minime, nous sommes et avons toujours été "raccord" la petite et moi. On s'accorde, on s'explique, on est bien-être comme un courant de rivière qui suit son cours, glisse sur les roches, tourne et contourne, file et se reflète dans le soleil. Et depuis une semaine on apprend à descendre l'escalier sans bruit, quand papa est dans la cuisine.

Grand soeur, elle, aime bien rester en haut dans sa chambre après la douche, pour jouer, ou mettre sa lampe frontale, fermer le volet, et vivre dans son tipi près du lit. Je me régale de la voir grandir, elle a cinq ans bien sonnés, elle est un puits et une source illimités de découvertes, d'envies d'apprendre, ouverte, vive, pleine d'humour. Grâce à l'initiation à l'anglais, en maternelle, elle découvre l'idée des langues étrangères. Je lui ai trouvé un livre bilingue et je lis l'histoire de Benny and Penny en français et en anglais. Puis elle part dans une langue imaginaire, mêle des mots inventés et des intonations géniales, d'une façon épatante, et on discute en srcoubidigna choung choung...Avant hier je lui ai appris combien les enfants étaient doués pour les langues étrangères. Et que si, par exemple,  elle partait vivre chez un copain anglais durant un mois, elle reviendrait en parlant couramment anglais, aussi bien que le français. J'aime son regard quand elle apprend quelque chose, me tend ses yeux et son visage conquis, ravi, avide, puise tout la graine que je viens de planter et je sais que cette graine va rester, qu'elle va me la ressortir sous diverses formes, elle va en faire son jardin et moi je suis émerveillée. Nous sommes des petits minables devant le cerveau des enfants.

Nous laissons la grande, il est l'heure pour moi de partir, et je propose de descendre l'escalier tout dououdoucement sans faire de bruit pour faire la surprise à papa qui fait du chocolat en bas. Je la tiens fermement d'une main, celle où souvent se trouve le doudou ou hier le lapin blanc doux comme un angora et mou. Elle le serre sur sa poitrine, ma main dans la sienne, elle tient les barreaux de la rampe de l'autre main et on y va. Le plus lentement possible. C'est un voyage silencieux et malicieux. Un secret partagé. Je pose mes orteils en souplesse sur la marche en dessous et elle se concentre comme une flèche indienne pour poser les siens avec délicatesse et certitude, ses abdominaux au taquet, tout son corps en intensité, et quand une marche est acquise, tandis que je fais des mimiques de Mickey et fait chhhhuuut en un petit souffle, elle tourne la tête et me fixe, les yeux plissés jusqu'aux oreilles, le sourire itou, irradiée de joie pure, la joie totale de l'enfance, celle que tu ne dois jamais laisser mourir en toi. Hier elle me regarde plusieurs fois avec ce visage étalé à l'horizontale ses yeux étoilés, sa bouche rose et fine, et ses joues comme des tartines beurrées et je nous trouve tellement tellement sur terre et tellement tellement heureuses. Je photographie son visage dans mon cerveau, image qui ouvre mon sternum dans l'infini de part et d'autre de mon corps, ouvert sur la grâce de vivre encore. Puis, comme toujours, je décide de l'écrire, te l'écrire aussi, pour dire que "ma joie demeure", que ta joie demeure, que jamais je n'avais pensé vivre cela en 2021 et pour la troisième année. Restons collés-serrés.

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27 août 2021

le dernier bain

 C'est la plage. La plage de la famille, la plage des mots, la plage des silences, la plage du père qui prend une cabine et se fait beau après la baignade, s'installe en terrasse, sirote l'apéro, commande le repas, demande qui vient manger au restaurant. La mère, souvent, les enfants, ça dépend. Moi j'aime ça aller du sable à la terrasse du restaurant-sur-sable, les pieds qui crissent et grattent et on prend la carafe d'eau pour les arroser un peu, le maillot mouillé, et boire une menthe à l'eau et s'assoir le cul mouillé sur une chaise où jamais le regard ne quitte la mer. Il fait toujours chaud, le maillot sèche avant que les assiettes n'arrivent sur la table. On est les rois du paradis mon kiki.


Sur cette île j'ai découvert les pizza cuites au feu de bois. Un délice. Une pâte épaisse, un petit goût de fumé quand le serveur amène des gigantesques pizza entières dans de gigantesques assiettes, mais là c'est le soir, en ville, près du front de mer. Les voitures passent dans tous les sens, j'aime beaucoup ce restaurant, sa grande terrasse au bord de la rue. Quand j'en ai assez d'être assise ou qu'on attend trop les plats, je me lève, je traverse l'avenue qui nous sépare de la plage du centre ville et je flâne au bord de l'eau, laissant les adultes assis à table. J'adore faire ça. Mais là c'est le soir, alors que la plage où l'on s'installe c'est le matin, entre 10h et 11h. En général on rentre à la maison vers 14h. Epuisés, fourbus, et les adultes font la sieste et moi je m'ennuie et je joue du piano en appuyant sur la pédale qui atténue le son, mais l'appartement est immense. Il donne sur le port. C'est la maison de la grand-mère dont je porte le prénom.


La plage c'est la joie. C'est flâner aussi, seule, marcher le long de l'eau. Quoi de plus merveilleux dans la vie que de marcher le long de la mer qui lèche les pieds, seule. J'observe tout de long en large, dans l'eau, sur le sable, sur la mer au loin. Il y a des petits rochers régulièrement, qu'on peut éviter ou qu'on peut contourner en allant dans l'eau jusqu'aux mollets. On y croise d'autres enfants, puis d'autres adolescents, puis d'autres adultes. C'est la plage qui est comme une maison. Ma mère connaît la moitié des gens qui passent et ça s'arrête, ça bavarde, ça bavarde sur les familles, qui fait quoi, où est un tel, qui vit là qui vit ailleurs, qui passera, qui revient, qui fait des études, qui est malade, qui est descendu de la montagne, qui ira au village. Les corses ont des vies de nomades, de migrants, les gens vont et viennent tout le temps. Une île est une île, on n'y reste rarement toute sa vie, enfin, au siècle dernier et aux précédents on bougeait énormément. 

C'est la plage, chaque jour. Sauf quand on va au village, on traverse alors une moitié du pays pour passer la journée chez les aimés, famille ou pas ( c'est la même chose, en Corse quand on t'aime et que tu as fait tes preuves tu es de la famille). C'est la plage chaque jour comme une maison. Pleine d'habitudes, de coins à nous, de souvenirs sur plusieurs générations de plusieurs familles. On peut aller ailleurs, de l'autre côté du golfe, c'est bien, le sable est moins beau, l'eau moins translucide, mais le restaurant café pâtisserie boulangerie est extra. Et il n'y a pas que les familles corses là-bas. Quand on va sur la plage de l'autre côté du golfe, on change nos horaires, on vise la fin d'après-midi et on reste jusqu'au coucher du soleil pile poil en face. Le dîner est une fête, terrasse sur le sable, on met une robe sur le maillot sec, on s'est douchés, on fanfaronne de bonheur léger, on se tait aussi, religieusement, pour observer la danse du soleil rouge, on a le coeur serré, c'est comme un adieu qui reviendra. Le rituel du coucher de soleil emporte tout sur son passage entre nous. Il y a le dernier bain magique, il y a le dernier coucher de soleil. On ira le voir au bout des Sanguinaires, ce soir là comme des centaines de soirs dans nos vies, éperdus d'émotions.

La plage du matin et midi c'est la plage, c'est ma plage, c'est là que des décennies plus tard les cendres de ma soeur seront dispersées. Elle sera heureuse. C'est ma plage et ce midi, nageant dans la piscine très belle de mon village de maintenant, je regarde les montagnes qui m'entourent, pas trop hautes, laissant le regard aller. Et me reviennent les émotions immenses de mes dernières baignades chaque été, la baignade avant de partir, la dernière des dernières avant l'année prochaine. Promesses de retrouvailles. 

J'entre dans l'eau une fois, deux fois, je passe mon temps dans l'eau et loin. Ce dernier jour, celui où l'on reprend le bateau le soir même, je me marie avec la mer. Chaque année, je ne sais pas comment rester, comment m'étaler, comment laisser tout moi dans cet endroit. Comment ne jamais partir. Je nage lentement, et je parle aux montagnes qui me font face, au maquis mon amoureux transi. Je leur parle, en pensées, je me relie, je leur dis mon amour, la vénération que je porte à ce lieu. Je me fonds dans le moment, je me dissous sans larmes car j'ai trop d'amour, de beauté en moi, je rends grâce, en vérité. Je ne cesse de regarder les montagnes qui plongent vers moi, vont vers la mer. Je nage en lents mouvements, pour prendre, avaler de mon corps, disparaître, et dire au revoir. C'est une fragmentation, un déchirement. Comment cette île peut elle autant me retenir, comme une matrice. Sans doute parce que ma mère y est chez elle, différente, comme une deuxième mère, autre que celle des onze mois de l'année. Ma mère ici est encore plus joyeuse, puissante, épatante au marché, drôle quand sa langue change, quand chaque ruelle, chaque magasin est comme un cocon, parfumé, crépitant de souvenirs. Ici ma mère est née et a vécu vingt années. Ici un sentiment d'appartenance. Dont je vais m'éloigner au fil de ma vie d'adulte, refusant les moeurs locales, dénigrant une mentalité dont on se méfie dans ma famille. Un esprit patriarcal, mafieux, un socle de liens, une emprise, une violence contenue ( pas toujours), un nid d'où l'on ne peut plus s'envoler, qui retient, protège, étouffe quand on y a des ancêtres. C'est ainsi que je le ressens, c'est de cela dont on m'a toujours mise en garde, en tant que femme. Je vais m'éloigner et ne plus y revenir. Et toutes ces émotions de tendresse et de matrice protectrice que je ressens dans l'eau qui a porté toutes mes baignades a écouté tous mes bonheurs, mes chagrins, mes pensées, je vais les laisser là. C'est une île sans compromis, une île forte, sans fadeurs. Bourrée de ruptures, de drames, d'engagements, de décisions vitales.

J'avais donc un peu oublié la jeune fille, puis jeune femme que j'étais et qui embrassait la mer et la montagne de tout son être lors du dernier bain. Maintenant je la revois, elle est restée en moi, je sais ce chagrin et cet abandon, ce chagrin de partir, la rupture de l'amour qu'on retrouvera pourtant dans un an. Mais serais-je la même ? Disais-je à la montagne. Seras-tu vraiment là encore ?, disais-je au berceau liquide, doux, m'enveloppant. Serez-vous là pour moi ? Surtout ne bougez-pas. Par pitié, revenez me prendre, m'éblouir, me caresser, je suis votre enfant, je pars mais un jour je reviendrai. 

Longtemps je suis revenue, fidèle parmi les fidèles, dressée sur la proue du navire, humant l'île avant même de la distinguer, comme m'avait appris ma mère. Puis elle est morte. Je suis revenue quelques mois après, mais au village seulement, en montagne. Pour soutenir sa meilleure amie, une mère pour moi, elle aussi. Puis. Puis. Et puis. Les chagrins prennent leur temps pour nous illuminer.


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25 août 2021

La piscine

La piscine, qu'elle soit couverte ou en extérieur comme ici en été, avec une vue sur les contreforts du Vercors, la piscine est une drôle de bête.
 
Je déteste y aller, au départ. Je n'ai qu'une envie c'est de faire marche arrière comme un chat qu'on veut faire entrer dans une boîte de transport.
 
Je prépare tout, mon sac est prêt, parfois mon maillot est sur moi pour être plus vite dans l'eau claire sous le ciel, alors que non, je ne veux pas y aller. Je déteste.
 
Poussée et obligée par je ne sais quelle autorité hors de mon cerveau, je tente de me laisser aller à la paresse, de mollir, j'empile les arguments pour ne PAS y aller. Souvent l'Homme poisson-nageur est à côté de moi, qui s'en fout, qui nage chaque jour et qui y va, c'est mécanique.
Alors j'y vais, avec ma propre voiture pour en partir plus vite et quand je veux.
Une fois en route, c'est foutu. Je finis par entrer dans le truc, et me retrouver mouillée et glacée dans une eau parfois très froide, surtout à l'intérieur, en piscine couverte en hiver, on dirait qu'ils font exprès. Un truc de maso.
 
Alors bon ben faut y aller et nager dare dare pour ne pas finir en surgelé à poil. Et nage et nage, et pense, défilent les pensées, les idées, et nage et respire et crawl et brasse coulée et desfois j'enlève les lunettes pour mieux voir cette planète aquatique curieuse. Ce midi on était deux dans le bassin. Ah ça j'adore, quand même...
 
Je nage jusqu'à trouver une bonne raison pour sortir, après avoir fait des longueurs et des longueurs, que je ne compte pas, faut pas déconner. Sortir est un bon moment, se sécher vite, se rhabiller dans des mini cabines, je veux aller vite et me barrer de ce lieu de masochistes mammifères. Sortir de l'endroit est une libération. Un soulagement et tout doucement, mon cerveau s'évapore, s'endort, s'étincelle et je rentre chez moi totalement libérée de mauvais tourments, de boules de nerfs, de soucis sans intérêts. Je rentre chez moi, je bois, je grignote et je me sens comme un bébé qui sort du bain, béat et nunuche, heureux de tout, tout mou, tout chaud, raplapla et parfois plein de joie et d'envies. 
 
La piscine, ce truc de maso qui gagne à chaque fois, totalement antidépresseur. Me mate, me dame le point, me roule dans la farine à chaque fois. Plus forte que moi.
 
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14 juil. 2021

Grand Bonheur

 

J'étais installée depuis un temps certain dans la voiture du train, on dit voiture maintenant, pas wagon, mais parfois je l'oublie, wagon c'est joli aussi. Bref, je ne sais plus, j'étais à ma place, sur mon siège de première réservé depuis des lustres, oui avec ma carte séniors je vis dans le luxe et la volupté au même prix qu'une place en seconde classe, chez les manants qui puent des pieds et mangent des bananes dans des wagons surpeuplés.
 
Le train partait de Rouen, parfois il part du Havre (Ô toi je t'aime aussi...) mais j'étais contente de trouver le TGV qui attendait sagement sur le quai depuis vingt minutes. Que viennent les voyageurs, que chacun prenne son temps pour monter. 
 
Mais ce n'est pas au départ du départ que j'ai entendu Madeleine. Je crois que c'est ensuite, trente minutes plus tard ou quarante, après le premier arrêt vers Mantes la Jolie. C'est un TGV qui va à Marseille. On est en juillet, très vite le train fut rempli. Joyeux, plutôt calme dans les voitures des privilégiés comme moi. Mais je te ferais remarquer que les voyageurs en première classe ont beaucoup changé. Il suffit parfois de trois euros de plus pour s'y loger, et ça vaut vraiment le coup durant cinq heures de voyage et plus.
 
J'étais sagement à ma place, envisageant, comme d'habitude, d'aller visiter les autres voitures au cas où il resterait une place encore plus aérée dans une voiture encore plus climatisée, quand j'entends un bébé qui pleure, re pleure, puis appelle au secours. Un bébé qui flippe, se tortille le cerveau et le corps, a peur, s'angoisse un peu, se demande ce qui se passe et commence une petite crise de colère. Ce bébé est dans des bras, j'en suis sûre, mais les bras et le bébé sont fatigués à peine installés, et ça coince un peu. Je sais ça sans regarder, je suis une pro en pleurs de bébés. J'ai travaillé dans le domaine, j'ai eu des centaines de bébés dans mes bras au fil des dizaines de structures, crèches et autres, dans lesquelles j'ai démarré ma carrière de ouf qui a ensuite totalement viré vers autre chose.
 
Je suis de belle humeur. J'ai passé cinq jours avec des humains que j'aime, qui me manquent car ils sont trop loin, je me suis baignée seule souvent, dans une mer à 16 degrés. J'ai pris l'apéro avec mes amis devant des couchers de soleil à tomber dedans. Je suis emplie, remplie, bouillonnante de vie(s). J'en ai à revendre, j'ai du temps, j'ai envie encore d'être avec mon prochain, de parler, de rendre service, d'être encore plus heureuse. Je me lève donc, et vais voir la maman de Madeleine, qui tient sa fille et essaie de la bercer, la consoler, devant les toilettes, sur la plateforme où sont rangés les bagages. Je lui fais juste un "ça va ?" avec un sourire large et des yeux empathiques, genre, je sais que ça va pas, et tu peux tout me dire. Et là, paf, on flashe, je rencontre une jeune femme en or qui me dit que non, ça va pas trop. Qu'elle stresse, que bébé le ressent, et que le papa est marin. Et tout de suite on s'accroche bien toutes les deux, genre, j'ai besoin de toi et genre, on va se faire du bien mutuellement. Dès qu'elle me dit "papa.marin" comme ça, en deuxième phrase-cri du coeur, me viennent les sous-titres, "papa parti en mer, maman seule, premier voyage en train avec bébé tout neuf, maman chagrin". Et je sais très bien qu'être seule en voyage, pour la première fois, avec un bébé à peine sorti de l'oeuf, c'est pas du gâteau, ça peut même aller de mal en pis et partir en cacahuète. Et oui, Maman me confirme que c'est son premier bébé... Donc, je vais dire qu'à partir de là je lui prends la main mentalement et ce sera comme elle veut.
 
Et c'est comme ça que j'ai passé une heure avec Madeleine, un boudha d'or, une perle d'amour et une maman exceptionnelle qui en plus sait dire comment ça va pas et sait demander, partager, avec une inconnue qui a l'air de vouloir lui faire du bien.
 
On parle, et on décide ensemble d'aller vers l'autre voiture qui est dotée d'une banquette à côté des portes bagages, place souvent très prisée. Je vire gentiment le d'jeune qui est assis là avec son stupidphone. Très sympa, il s'était déjà levé en voyant arriver deux gonzesses et un bébé hurlant. Les voilà assises loin des voyageurs. Maman avait peur de déranger, ça la bouffait. Je pars chercher le sac de Madeleine. On discute, on se rassure. Je prends Bébé tandis que maman prépare le bib. J'enlève le petit pull, bébé transpirait et ça, ça énerve. Madelou, Le Havre et l'air frais, le vent du large et l'odeur des algues, Madounette, oui, t'y es plus, on va changer de braquet ensemble. Madeleine a des joues gonflées comme deux brioches que j'embrasse un peu en lui murmurant des mots doux. Quatre, oui, quatre contrôleurs et euses passent à ce moment là. Nous, on porte pas bien bien le masque en cet instant et on est pas à nos places dans un train blindé de monde, ils en touchent un mot ( masque/nez), puis captent la situation, leurs zieux se mouillent un peu et je vois les sourires qui sortent des masques. La contrôleuse-chef nous dit " restez là, faites ce que vous voulez", le bonheur de bébé d'abord".
Plus tard, endormie dans les bras de maman, Bébé reviendra dans les miens pour que maman marche un peu et accède aux toilettes. Plus tard je lui proposerai un café ou un biscuit, à la maman pas à Madeleine, mais maman n'en veut pas. Je vais à la cafèt, je lui dis que je repasserai, qu'elle me dise si autre besoin.
 
Je retrouve bébé encore profondément endormie dans les bras de maman. On discute sur les avantages de revenir à leur siège où est le berceau de bébé. Oui. Non. Avantages, inconvénients. Quand je repasse, elle me dit, oui, allez, on y va. Je porte le sac, et je la laisse, les laissent se ré installer. Je vais descendre du train dans deux heures et demie. Madeleine m'a donc sauvé deux heures d'ennui dans le train. Ma place est dans le même wagon, au fond. Je ne les entendrai plus, juste un coucou en partant. "On se reverra peut être au Havre !". Car nous avons parlé de nos vies, et de cette ville qu'on aime "ce biotope qui m'est vital maintenant" dit-elle, et je le prends en plein coeur ça, parce que, ben...moi aussi j'aimerais bien. Patience.
 
Retournée à ma place je peux enfin mieux rencontrer ma voisine Juliette, à peine deux ans, qui est avec une tante en or, ses parents sont montés dans le train, au départ de Rouen, avec Juliette et tata, puis les ont laissé partir vers Marseille chez papi mami. Dans ce TGV tous les enfants vont chez papi mami. Le train est plein de mômes, de papa ou maman seuls, de taties, etc etc. Juliette en a un peu marre, on a dépassé Lyon je vais bientôt descendre, déjà trois heures et demie de train pour la petite fille qui prend sur elle et rit beaucoup. 
 
On se met l'une à côté de l'autre, je lui passe mon magazine Géo, elle tourne les pages religieusement, on commente...puis elle voit, dans mon sac, un cahier avec une couverture de chats. Hop stylos feutres dans ma trousse, je détache des pages , lui fais des chats qu'elle grabouille magnifiquement ensuite, découvrant le stylo quatre couleurs qui fait clic quand on appuie pour changer de couleur, ce qui n'est pas facile avec un pouce de 18 mois d'âge.
Puis je dois partir, mais lui laisse notre feuille d'artiste. Le stylo, non, mais ça passe, car tatie a une pochette de feutres pas encore sortie. Tatie est fine, elle se réserve des cartouches, car il faut occuper sa nièce jusqu'à Marseille.
 
Dans tout ça j'ai aussi eu Sofian dans les bras, 6 mois, sa maman passait sur notre plateforme-nounou sncf- canapé- solidarité femmes et a tout de suite senti le vent. Je peux vous le laisser pour aller aux toilettes ? Mais bien sûr. Et les toilettes, c'est juste devant nous. Tout a l'heure une dame chouette avait peur de s'y enfermer, j'ai posé mon sac devant la porte tandis qu'elle était à l'intérieur, "je surveille, personne n'entrera" j'ai dit. Donc quinze minutes après me voilà avec Sofian. Je le porte dos contre mon torse pour qu'il voie la porte des toilettes. "Je te porte comme ça pour que tu voies ta maman et où elle est". Impec le bichounet. Madeleine en a pris de la graine. Pas moufté, pas peur, quelques minutes sans maman avec des inconnues. Même pas peur, à l'aise. Les bébés sont des warriors, des E.T, les bébés sont mes amis.
Tout, ils m'apprennent et m'ont toujours appris.

7 mai 2021

Italie amis

 Tout bouge. Pouvons-nous rester immobiles ? Pourquoi aurions-nous le sentiment de ne pas assez nous accomplir, de manquer des coches ? Des cloches ?

La vie est par endroits. Par strates. Par creux, avec une météorologie hors contrôle. 

Un matin de cette semaine, réveillée trop tôt, beaucoup trop tôt et pourtant avec un cerveau en alerte, voilà que je pense à la ville de Rome. Ne cherche pas à savoir pourquoi, le cerveau est un être indomptable. Et je me dis que je ne suis allée en Italie qu'avec deux personnes, en deux moments très différents de ma vie, avec deux personnes d'origines italiennes, assez pour que cet homme et cette femme comprennent l'italien. L'une à la louche, l'autre parfaitement.

Et je pense alors, dans mon lit, roulant vers Rome avec cette amie, depuis la Normandie, je pense à quel point les virées, les escapades, étaient faciles à décider et à mettre en route. L'amie en question ne fait plus partie de ma vie. Et là aussi je pense à quel point je me faisais amie, vraiment amie, avec des êtres qui comptent, et puis, la vie avance et parfois l'amitié change de carrefour. J'ai partagé des moments importants avec cette femme, elle travaillait dans l'humain, dans l'humain cassé, handicapé,familles défaillantes, tandis que je travaillais dans la petite enfance, et aussi dans l'humain en déroute, des mères sans familles et avec enfants. Chacune dans des lieux différents, on accompagnait des personnes hébergées par la vie, dans des "foyers" de remplacement. 

Ensemble, on se marrait beaucoup. Elle aimait rire. On prenait des décisions, on se plaisait, plaisir d'être ensemble, de parler de choses essentielles. On était plus ou moins célibataires, par moments. Parfois non. Elle eut le projet de rejoindre un amoureux au Québec, cela me fit prendre l'avion pour la première fois vers Montréal. Le temps que je prenne mon billet elle avait largué son fiancé qui m'hébergea quand même. Une drôle d'histoire. Les histoires d'amour finissent mal, bien souvent. 

Je ne sais comment on s'est perdues de vue. Je crois que c'est quand elle a épousé son dentiste, et qu'ensuite j'ai déménagé vers le Béarn. Je ne sais plus. Cela s'est fait sans heurts, en douceur, la vie glissant à notre gré. Je garde chez moi deux assiettes très belles, d'un service de huit qu'elle m'a offert il y a au moins trente cinq ans. De grandes assiettes plates, blanches, comme des soucoupes volantes, bordées d'un beau bleu autour du premier rond, puis, l'assiette s'élargit comme avec un anneau de Saturne, bordé de bleu, du même bleu. Deux cercles bleus, un dans l'assiette, l'autre tout autour. Je ne sais vraiment pas comment j'ai pu conserver ces deux exemplaires. Mais il faut dire que j'ai eu pas mal de cartons, à droite et à gauche, dans des greniers, que des amis me gardaient. Fidèles. Oui, une fois partie en Thaïlande, je pense avoir perdu trace de cette amie, tandis que mes cartons gardaient signe de notre relation.

Nous sommes allées à Rome en août, une folie. Un aller-retour. La voiture remplie d'affaires d'une copine qui s'installait là bas avec son amoureuse, dans la Casa del donne. La Maison des femmes. Où nous avons dormi deux nuits, matelas au sol, dans ce lieu immense, un peu squatt collectif, dans une bâtisse historique, toute en pierres, je me souviens des escaliers frais et des cours intérieures. On a dormi devant la chambre des copines, sur un palier grand comme un appartement parisien, les matelas dans un angle grand comme une chambre. A la plage on s'est fait voler des sacs laissés dans la voiture fermée. Cela nous a valu des heures d'attente au commissariat parce que mon amie voulait porter plainte et faire marcher son assurance. J'en ai déjà écrit des textes cocasses, sur l'ambiance "mee too", assises sur un banc dans un couloir glauque avec les flics qui mataient et nous laissaient suer sur place. Le bagage linguistique de cette amie n'y a rien fait. On était otages de ces connards, en plein 15 aout, sur la plage du Lido di Roma. La totale.

Celui qui me ramena vers l'Italie, une bonne décennie plus tard, parlait couramment la langue, ainsi que nos langues, nos corps, et le reste, le Bon Dieu sans confessions, le Saint Esprit tout cuit, nos âmes en tourbillons, nos êtres emmêlés, rafistolés, collés, écorchés. C'est moi qui choisis Venise comme destination. S'il fallait y aller, une seule fois et pour toute, il fallait que ce soit avec lui. Tout y était avant l'heure. Tout était fait pour. L'Italie ne peut pas se contenter d'un médiocre propos, d'un semblant de romance, tout peut y devenir, et le pire s'il le faut, autant le planter dans le décor. Il y eut des moments difficiles mais Venise gagna la mise. Quand j'y repense aujourd'hui, tiens, je me dis qu'on n'avait ni téléphone ni appareil photo et que ça, c'est vraiment bien. Ne reste que mon imagination délirante. On aimait marcher, on a marché sans cesse. Il est facile d'éviter les touristes et on était en automne, les dates étaient parfaites. Je n'avais pas imaginé que l'eau serait partout, et que partout les bus seraient bateaux. Je n'avais pas imaginé les îles, des territoires où accoster sans cesse, une vie maritime agile et simple comme bonjour et on y va, on va et on revient, autant de fois que la journée compte de minutes, des secrets dans chaque ruelle, des secrets impénétrables au premier coup d'oeil. On ne peut pas imaginer Venise. J'en garde un coup de foudre, un poignard de dentelle, de doux, de surprises, un lieu où deux yeux ne peuvent suffire. 

Je n'y retournerai pas, très certainement. Et c'est mieux. Parce que, ce que j'y ai découvert, tant aimé avec ma peau, mes marches seules dans les quartiers vides en début d'après-midi, les terrasses de restaurants dehors avec toi et ton appétit d'ogre qui mange mon amour et débusque chaque nouvel éveil des sens, la gare de Venise, le premier bateau-bus, les petits marchés du matin, la nuit qui tombe sur cette île où nous achetons fromage et saucisson pour le voyage du retour, l'hôtel et ses cafés serrés au comptoir où nous passons inaperçus. Ta joie, ma joie, sont restées pour toujours, effacent le reste, effacent les contours qui piquent, effacent les peurs qui déjà ruisselaient.

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19 mars 2021

Une année

 https://www.youtube.com/watch?v=E61GgHct0qo

 

Dis quelque chose

Dis moi

Dis toi dis quelque chose de ce qui passe comme l'air et moi je ne sais pas, je ne suis pas sûre

Est-ce que ça va durer comme ça et quand ça finira comment ça sera

Est ce qu'on a franchi un cap comme au temps des attentats ou est ce que l'humain ne verra rien restera distrait sans façons comme si rien n'avait été 

Une année est passée et je ne suis pas sûre

Dis quelque chose toi qui ne sais rien comme moi.

 

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10 mars 2021

T'en es où ?

  

On est un peu beaucoup debout on ne sait comment. On est en silence plus qu'en bavardages mêmes profonds. On est en ce moment dans une montée douce qui pousse dans les descentes. On ne prévoit rien, on ne voit rien en quelque sorte. On est à petits pas, petites secousses ou mortelles dégringolades sans rigolades. Ou alors on se marre, les mains devant la bouche, penchés en avant, presque fautifs de se fendre la gueule. On a, en fait, envie d'exploser.

5 mars 2021

Elle et le jeune homme

 Je le connais depuis 23 ans. Je ne le connais pas du tout, mais je le vois et je lui ai parlé pour la première fois hier. C'est un jeune homme maintenant, de ces êtres élancés que la terre ne retient pas, les épaules un peu voutées tellement il est une tige au vent. Plus fin qu'une brindille, il marche vite et grand, sans aucun sac, presque sans vêtement, il est le minimum existentiel,  jamais d'anorak en hiver, jamais de veste au printemps, ne parlons pas de bonnet, d'écharpe ou quoi que ce soit qui s'évaderait de sa ligne parfaite. Un pull, un pantalon, lisse, presque nu, nu dans sa tête, nu face à moi son esprit je le croise, je lui parle chaque fois en silence, je parle à son silence, à l'énigme et à la complicité qu'il est pour moi. Il ne le sait pas.

Je l'ai croisé et vu tout le temps durant notre première période de vie ici. Il était à la sortie d'adolescence, peut être ado, m'évoquant ces mômes un peu perdus, pas calés dans notre société, torturés, je l'imaginais, isolé, handicapé ayant refusé d'en souffrir, ayant décidé comment l'être, ayant trouvé sa façon de vivre sans déranger, sans contacter, qu'on lui fiche la paix : il marche. Je me suis souvent demandée s'il avait une maison, un toit, une famille et certainement car il est propre, bien mis, ses cheveux noirs épais qui veulent boucler sont rangés, il est rasé. Il vit quelque part.

Il marche sur les routes tous les jours, souvent je me demande s'il prend des sentiers, qu'est ce qui délimite son parcours, où vit-il, combien de kilomètres avale-t-il par jour. Il ne marche pas il lutte contre des vents invisibles, il marche au pied léger et le torse décidé, il plante son talon et fait de larges enjambées, et personne là, enfin, ne peut l'arrêter. Et cette constance, cette ténacité désespérée, ce courage, cette détermination à occuper chaque espace de sa journée dans chaque mètre carré de son environnement m'ont toujours parus admirables. Oui, je pense souvent en le voyant dans sa quête de chaque pas l'un après l'autre, pendant des heures, revenant sans cesse sur les mêmes parcours, les mêmes routes, les mêmes paysages, ne se posant jamais la question de où vais-je et vais-je y aller, oui je pense à chaque fois, vraiment, que c'est lui qui a raison. Je suis en voiture, je le vois, quelque chose bondit en mon for intérieur.

Les premières fois que je l'ai vu et durant les sept années qui ont suivies, il marchait avec un super radio cassette qu'il tenait sur une épaule. Oui, carrément, tant qu'à faire, il portait ce poids, et écoutait de la zique à fond. La classe. Au fil des années il a un peu baissé le son. Un jour il a troqué le gros truc contre une petite radio avec une anse pour la porter à la main. Il était devenu un jeune homme.

A ce moment là nous avons déménagé et nous sommes revenus dans ce secteur six ans après. Je l'avais peut être oublié quand un jour je le revois, le même, exactement, j'adore cette constance,  il est, pour moi, finalement, comme un arbre seul dans un champ. Imbattable. Indéracinable. Et là que vois-je ? Un beau chien marche à côté de lui. Oh mais qu'ils sont beaux ! Ils s'aiment, cela se respire immédiatement, il a trouvé son compagnon, l'être idéal. Le chien est doux, poilu, museau un peu en pointe, je n'y connais rien en chiens, mais je dirais un chien de ferme bâtard, aux yeux de biche, un chien comme un nounours qui ne me ferait jamais peur, c'est ça mon critère dans le physique d'un chien. Un chien qui ne t'arrive pas à la taille mais plutôt aux genoux.

 Le chien marche comme son maître mais ajoute une touche de joie, d'amour, ils sont vraiment extraordinaires. Ils marchent tous les jours, tout le temps on les voit. Parfois le chien est au bout d'une grande ficelle, très lâche. Parfois le maître a encore une radio, souvent. La petite radio d'une main, le chien de l'autre côté est autonome et très sage, parfois la corde est attachée à la ceinture du jeune homme. Ils sont un conte, une histoire à raconter, celle du chien et de son jeune maître qui parcourent la contrée et connaissent tout, tous les paysages, toutes les maisons, toutes les transformations de l'environnement, tous les sous-bois, tous les villages dans un rayon de je ne sais combien de kilomètres. Ils sont joyeux maintenant. Je suis bouleversée de le revoir si bien accompagé. Quelle vie !

Il y a quinze jours, je vois le chien qui traîne la patte et tout de suite je m'inquiète. La semaine suivante je vois le chien assis dans un champ en bord de route et le maître contrit qui attend, la corde molle, le chien, me dis-je, ne peux plus marcher. Je m'inquiète encore. Et hier, je vois le jeune homme seul, qui marche lentement, sa radio en main. Coup de chance il est sur un parking et j'ai le temps. Mais je passe ma route, puis, non, je dois lui parler. Je recule. Je ne veux pas l'effrayer. Je me positionne près de lui et j'entr'ouvre la vitre côté passager et je lui demande " Et le chien ?". Et pour la première fois j'entends sa voix et je vois comment il communique. " Il est mort" me répond-il , puis, "Elle avait 16 ans" et il insiste sur le chiffre remuant la tête, le visage un peu serré. Sa voix, son corps, son visage, ont chacun leurs signes qu'il me faut apprivoiser. Je lui dis que je suis triste pour lui mais combien elle était belle et la chance qu'elle a eue de vivre avec lui. Il écoute, surpris, mais je ne crois pas l'avoir trop dérangé. Je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander s'il allait reprendre un chien. C'était idiot, c'est moi que je voulais alors consoler. Il fait un mouvement, il a quelque chose dans la main, comme un lacet, un bout de ? Maintenant que je l'écris je ne sais pas si c'était un bout de laisse ou de cuir ou ?. Il regarde par terre puis me regarde et bredouille , un peu agacé mais tendre, je vois qu'il pense à elle en le disant, qu'elle est encore là à ses pieds avec ses yeux brillants, "Je ne sais pas". Bien sûr.

 Je le laisse. C'est un évènement dans ma vie de lui avoir parlé. Je suis très triste pour lui. Perdre son double, celle qui pouvait tout, savait tout et ne disait rien, l'âme jumelle, la communication parfaite, sans mal, sans heurts, sans jugements pour celui qui vit à sa façon autant qu'il le peut. La compagne de sa route. Lui qui m'émeut tant.


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26 févr. 2021

L'inattendu du bout du bout

 

Le coeur fait tout. Comme un faitout, ustensile de cuisine, dont je ne connais pas la forme exacte mais qui peut tout contenir, mitonner ?
 
Le coeur fait tout, c'est ce que je ressens ce matin en écoutant le message téléphonique de ma tante, la dernière poutre familiale pour moi, de celle des anciens, qui m'ont connus bébé.
Celle-ci celle là à laquelle j'envoyais chaque semaine une carte maison et téléphonais chez elle tous les samedis.
 
Suite à une dégradation notoire ( elle ne tient quasi plus debout même avec appui) et deux chutes rapprochées, ma tante avait pris une dose de somnifères un dimanche soir, espérant enfin s'endormir pour toujours, ce dont elle rêve depuis au moins sept ans. Manque de bol, la femme de ménage l'a trouvée au matin et le Samu a fait son travail, puisqu'il remettent en vie des presque morts.
 
Moralité la voilà alitée depuis un mois à l'hôpital. Mais cette semaine elle a retrouvé sa voix et a pu faire deux phrases via le téléphone du service entouré de plastique. ( Du coup elle ne m'entend pas). Et moi j'ai la chance chaque semaine d'être chaleureusement accueillie au téléphone par le personnel. Hôpital Broca, Paris 13eme, merci merci merci.
 
Un courrier, ai-je pensé ? Mais oui, sans problèmes, m'a-t-on répondu.
 
Ce matin j'écoute le message de ma tante qui a reçu cette carte postale avec un GROS tournesol ( elle ne voit presque plus, tu te rappelles, je dois faire en fonction). Et tout change, mon coeur bondit et veut tout faire et refaire, quelque chose émerge de notre vie d'avant, de nos échanges réguliers, de sa joie de recevoir un signe. 
 
C'est possible, me dit l'espoir. Inattendu pour moi cet espoir. Je ne me l'étais pas autorisé, je n'osais pas envoyer un courrier, j'avais rayé de ma vie cet essentiel entre nous, je me disais " J'écrirai à nouveau quand elle sera chez elle ?". Mais quand ? Jamais ? Quand ?
 
L'espoir. L'espoir inattendu auquel j'ai donné un coup de pouce. L'espoir est toujours prêt à venir vers nous ? L'espoir, sur lequel, au fond, on peut, on doit, compter jusqu'au bout du bout de la vie, comme une force qui n'a pas de minuscule ou de "c'est trop tard" ou de pas assez, pas maintenant, regarde le noir autour, regarde la douleur des gens. L'espoir comme on se jette à la mer quand le bateau prend l'eau. 
 
Mieux vaut toujours mourir avec de l'espoir que sans. C'est évident.