6 nov. 2022
26 oct. 2022
Mai 1992
Dieux et Déesses
La lune blanche est sur la moustiquaire.
J’ai ouvert grande ma fenêtre, aujourd’hui dimanche, ici et presque vingt ans après, pour te le dire. Le soleil frappe sur le bureau. Le vent râpe le froid, s’attarde, s’impose sur moi.
J’ai attendu pour te dire cela. Mon plus grand souvenir. Celui là.
La beauté de la vie non trompeuse. Directe. Soulevée pour toujours. La vérité de l’Amour. L’Eternité et la source de son envie.
L’hôtel est très ancien colonial et décrépi. C’est la décadence. C’est très très beau. L’espace est vaste. Couloirs, chambres, escaliers sales, anciens tapis rouges qui ont derrière eux une trentaine d’années d’abandon et un génocide en prime. La chambre est grande. La salle de bains d’une autre époque et la baignoire aussi. Des robinets grincheux coule une eau marron dont on ne sait que faire ni quoi penser. A quoi bon ? Il n’y a plus rien à penser, il y a juste à regarder et respirer. Ce temps tout autre. Ce voyage.
Sous la moustiquaire la lune est encore là, le jour et la nuit. Il y avait pourtant deux lits, comme c’était bizarre…Alors tu traversais l’entre-nous. Tu laissais d’abord une place et le désir devenir intenable. Puis sous la lune tu venais et c’était le bout.
Tu disais c’est fini et c’était une lune de miel. Il n’y avait plus rien à chercher là. Je lâchais là tout ce qui me restait. Je prenais tout.
Le petit-dejeuner dans la grande salle qui n’avait plus de nom, plus de sens, plus que nous. Au travers de la vitre le grand Cambodge était debout, enfin, magnifique. J’étais une reine à genoux.
B. nous attendait. Un complice d’une autre vie, retrouvé là dans ses fouilles, celles de l’Ecole Française d’Extrême Orient. Des hangars remplis de pierres, de vestiges, de bouts de statues, de Dieux et de Déesses stockés, couchés et debouts. Et moi à genoux.
Alors nous partions vers le grand Angkor Wat, quarante kilomètres de forêts et de sites sauvages et divins, sur nos deux roues. Des Princes, des guerriers, des fous. Vous deux sur le terrain de votre passion et moi apprenant tout. B. nous emmenait sur des lieux à découvrir encore, sur des énigmes à déchiffrer et vous étiez au comble de votre art, de vos intelligences. Une beauté.
D’abord tu ne vois rien, novice que tu es. Tu vois une friche, une pente, quelques briques, des pierres amoncelées. Eux ils sentent. Ils ne disent rien, ils scrutent. Leurs yeux vont huit cents ans en arrière et ils tâtonnent. Ils voient, ils touchent, ils repèrent. Beaucoup plus tard ils se parlent, ils montrent, ils confrontent leurs argumentations et leurs évidences.
Là était un chemin, là une maison, là des animaux sans doute, plus loin un lieu de prières. Là. Là où tu es, sous tes pas. Tu écoutes, tu sens, tu lèves la tête, ils te dessinent de leurs mains huit cents années du passé qui revit là dans leurs bras qui s’agitent devant toi, émerveillée. Tu frémis, tu vois. La vie sur cette Terre. L’ancien et l’aujourd’hui, le détruit et le réuni, le retrouvé, la résurgence, le définitif. Et sous tes pas la découverte de toi que tu ne soupçonnes pas.
Et ainsi de suite, encore plus loin, puis là et tu es dans une autre dimension. Tu essaies de tout retenir, de respirer mille fois, d’ouvrir tes yeux pour qu’ils restent là dans ta vie de toujours, toujours, mille fois. La géantissime vie éblouissante alors que tu pleures et vis un trépas de ton âme à quelque pas de là.
La lune, encore, frappe à la moustiquaire. Et bien sûr, ici devient chez toi.
Sur les routes l’Angkor Wat s’étale indéfiniment. Ici, tu appartiens. C’est maintenant. Il avait dit C’est fini, mais tout commence. On ne pense plus à rien, on ne dit plus rien. Ce n’est pas le moment. Les pierres entourent tout l’avenir, dérisoire il est.
Dans le temple du Bayon, surmonté de têtes souriantes, je vais seule. Je me perds, volontairement. Je veux me perdre pour toujours. Ici réside l’Amour et l’Eternité pour toujours. Je veux oublier et tout garder. Je veux me perdre et rester. Je me perds. Les couloirs noirs s’enchaînent. Pour moi, juste pour moi. Il n’y a personne dans le temple sacré et merveilleux. Je m’adosse. Je m’assois. Je marche. Je m’arrête. Je suis seule et accompagnée par la vie. Chaque couloir m’enserre et me porte, me joint, me laisse là. Je glisse, je lève les pieds entre chaque porte jonchée de pierres cassées. Pierres au sol, pierres aux murs qui me parlent de moi et me racontent, à chaque endroit, chaque détour, recoin, parcelle, toujours.
Pleurer je le fais à peine. Je suis trop sous l’extase, je suis trop loin de celle qui, hier, croyait t’avoir perdu. Ici je ne perds rien, il n’y a rien de ce monde. Ici est l’absolu. Il y a les traces des mains qui polissent les murs, les Dieux et les Déesses. Ici. Là. Je me fonds dans le noir, le dédale intérieur, toujours des centaines de portes qui sont béantes, juste des trous dans l’espace et la place. Passes. Je me glisse, je me fonds. Il n’y aura plus d’avant maintenant.
Sur les hauteurs là où le haut des têtes béates se retrouvent, je te vois. Je n’ai plus besoin de te voir. Je sais, tu avais dit C’est fini.
Je suis une statue de pierres, une déesse au sourire caressé, par des mains, par milliers. Elevée et immense, juste ma tête qui touche un ciel. Un ciel éternel, un ciel levant.
Dans l’avion du retour, qui nous ramène dans la grande ville khmère où nous vivons, je vais pleurer plus que de raison. Tu seras submergé. Tu ne sais que comprendre. Et tu comprends que ce n’est pas nous que je pleure, mon amour, ce n’est pas nous. C’est le lieu auquel j’appartiens maintenant et où je suis restée et où je ne retournerai plus jamais. Ce chagrin d’amour c’est pour Elles, Déesses où je me noie. C’est là-bas. Je les laisse. Mon corps se déchire, se débat. C’est l’Amour et l’Eternité que j’ai touché, qui m’ont prise et adoptée. Je sanglote, je suis défigurée. C’est la lune sous la moustiquaire, ce n’est pas toi. C’est le tapis sale et rapé, rouge dans l’escalier. Et c’est toi qui fouilles dans une friche et reviens en arrière. Puis me regardes ébloui, et me confies les secrets d’une autre vie.
Et c’est moi qui vais, seule, perdue de joie, dans le couloir sombre plein de ma vie. Je pleure, je resplendis.
11 avril 2011
Hier avant demain aujourd'hui hier peut être
Hier encore lui, celui d'il y a trente quatre ans,
pourtant trente quatre ans ils ne les ont plus.
Hier encore lui, celui dans sa voiture bleue 4X4 des brousses asiatiques, il
roulait comme un cinglé, à la portière elle s'accrochait.
Aujourd'hui est-ce lui qui s'accroche, est-ce elle qui joue des croches et des
demi-pointes de danseuse, celle au tutu blanc de ses dix ans. Ils sont encore
face à face.
Les décennies entre eux ont coulées, avec ou sans, avec toi, sans toi, avec un
ou une autre, le temps a marqué sa volonté d'exister.
Tout en découle, en découdre ils en sont encore capables. On le sent. On le
sent dans les murs, dans les postures, dehors, dedans. Dans les silences, dans
le vivant. Ce feu brûlant ne les a pas tant quitté.
Hier c'est encore lui, celui du boui-boui, des bougies dans la chaleur moite
d'un restaurant un peu louche. Viens voir mes moussons ma belle, viens voir mes
tournants.
Trente ans après les margouillats dans les huttes, des maisons de bois où
passent les moustiques, où l'odeur des piments broyés dès six heures du matin
s'infiltre partout alors qu'on aimerait un café. C'est la voisine qui tape sur
son mortier, le sens de sa journée en dépend.
Hier encore il la serre dans ses bras, ils sont nus, et c'est une première
fois. Elle a l'âme qui monte au ciel, l'infini s'est étendu entre eux, pas
comme la première fois, bien mieux je crois, juste entre leurs bras.
Elle retombe amoureuse.
14 oct. 2022
Les tournants
Quand je suis arrivée ici, dans cette maison, en 2011, j'ai été prise d'une frénésie créative.
C'est venu sans que je réfléchisse, impulsivement et très construit, avec une forte détermination , très profonde.
( si tu cliques sur les photos tu les vois en grand)
Auparavant j'étais en appartement avec un coin bien délimité "à moi" dans la salle, où je faisais déjà de la peinture, pas trop, et surtout des collages et coloriages.
Dans la maison, au bout de trois mois, j'ai définitivement choisi la pièce qui serait mon atelier, à l'étage.
Une grande table à tréteaux, deux fenêtres sur les arbres du jardin. Un beau parquet récemment mis à jour et poncé. Des murs orangés doux et vifs aussi, des murs en planches de bois peintes en blanc, je n'ai rien eu à modifier.
A partir de là, assise à ma table face au jardin, j'ai été méthodique et décidée.
J'ai acheté tous les matériaux possibles, gouaches, huile, acrylique, pigments, encres, fusains, pastels, crayons, feutres, colles, carnets Canson de diverses tailles, papiers divers, tout y est passé.
Je faisais n'importe comment, sans technique, je mélangeais tout avec délectation, j'en mettais partout, parfois rien ne "tenait" bien sur le papier, je mettais de l'eau avec de l'huile, c'était la tambouille, vraiment jouissive.
Ma frénésie la plus dense et la plus incroyable, avec le recul, a duré tout le premier été ici. J'ai tout gardé pour me souvenir toute ma vie de ce moment.
Le chat à droite, ci dessous, est mon premier essai à l'huile.
Celui de gauche mon premier essai à l'acrylique
En septembre j'ai découvert un atelier collectif au bourg, avec une prof hors norme, artiste et arthérapeute.
Elle a quitté l'atelier fin décembre après dix ans d'un travail extraordinaire. J'ai donc juste bénéficié de quatre mois avec elle. Je pourrais dire qu'elle m'a ouvert les bras, les miens, et j'étais sur un tremplin où je me lançais, inconsciente, sans peur, naviguant à vue. Je ne cessais d'improviser et de faire tout ce qui me passait par la tête. On peut dire que cela a duré une bonne année.
Aujourd'hui j'ai regardé ce qui me reste de cette période ( cf photos de cet article).
Je ne sais pas qui est cette fille qui a fait tout cela. Ce fut une période très intense, sur le plan créatif et professionnel, et aussi douloureuse. Deuils familiaux, distance avec des amies anciennes. L'absence cognait à ma porte et m'engouffrait. Il y a des périodes d'immenses changements où l'on ne maîtrise plus rien.
Qui est cette fille qui a fait ces dessins, ces peintures ? C'est comme si en arrivant ici j'avais "tout déballé" ce qui était bien le cas...après un déménagement !
Mais je déballais bien plus que du visible et du conscient, bien sûr. Je pourrais dire que j'avais de l'or sous les doigts, j'étais l'enfant prodigieuse, l'enfant dans sa grotte qui écrit sa préhistoire, qui jette sur les papiers tout ce qui est en elle, spontanément.
Je pense avoir fait les plus belles choses à ce moment là. Quand je les regarde à nouveau je vois ce qui m'animait et l'exploration joyeuse qui était en moi.
Je prenais régulièrement des modèles pour m'inspirer. Bien souvent je croquais d'un bond, en quelques traits, parfois je prenais le temps et m'appliquais d'une nouvelle façon. Tout était nouveau pour moi, même si je puisais dans des expériences anciennes, dans des fonds qui ressurgissaient.
Un été après, en 2012, sans doute encouragée par toutes mes expériences récentes, je faisais des petits tableaux, dix exactement, pour mon récit issu de la terrible fin de vie de ma mère, " Le dément voyage" auto édité en 2012.
Là aussi, tout me venait sans jugement. En une après-midi je pouvais faire trois peintures pour mon bouquin, c'était plié, j'étais sûre de moi.
De cette année très spéciale, 2011-2012, j'ai gardé pas mal de créations, et quand tu viens chez moi, tu les vois au mur aussi.
J'ai gardé les quatre premiers croquis de ma première séance avec cette arthérapeute en or, les souvenirs de ces moments d'illuminations sont totalement intacts.
Par la suite, je me suis mise à envoyer par courrier presque tout ce que je faisais. Je me suis mise à créer "pour"quelqu'un, comme une mise en images de mes pensées pour cette personne à laquelle j'allais écrire.
L'importance du courrier dans ma vie a pris le pas sur la création sans intention précise vers une personne définie, a pris le pas sur la création "pour la création", chez soi.
Je me suis aussi lancée dans une correspondance assidue vers des personnes âgées qui ne sortaient plus de chez elles. En particulier ma tante chérie, et ma deuxième maman-meilleure amie de ma mère.
Les créations sont devenues "utiles" et "liens vitaux". Réparatrices, consolatrices, sans doute. Je ne peux ni savoir ni dire tout ce qui se joue dans ce fonctionnement si intime.
L'art est toujours arthérapie, n'est que thérapie, disait ma prof, avec un petit sourire en coin, presque épaule contre mon épaule, jetant un oeil sur mes exercices.
Par la suite j'ai gardé tout de même quelques productions.
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Aujourd'hui je me demande si je ne suis pas à un tournant, un tournant comme celui de 2011.
J'ai mis beaucoup de temps pour me sentir bien dans ma maison et dans son environnement.
Il faut beaucoup de temps pour se faire un nid et surtout s'accepter dans ce nouveau nid, dans un contexte nouveau, des espaces nouveaux autour de soi, villes, nature, rues, murets recouverts de végétations, qui sommes-nous ici ? Comment trouve-t-on une place, un regard ? Qui sommes-nous ? Plus jeune je m'acclimatais en quelques semaines, je pouvais déménager avec entrain tous les deux ans. Et maintenant ?
Retrouveras-tu, sur la table à tréteaux de l'atelier, cette vigueur et cette insouciance ? Faut-il ranger mieux et jeter ces pots secs et inutiles ? Faut-il reprendre des modèles pour mieux s'en défaire et jouer joyeusement ?
Il n'y a plus de personnes âgées et immobiles qui attendent ton courrier. Tu les as bien consolées.
Tu es libre maintenant ?
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15 août 2022
Tu verras
10 août 2022
Cathy
Je travaillais dans un centre maternel à Paris. J'ai beaucoup aimé ce lieu nouveau, très pluridisciplinaire. J'avais presque vingt-cinq ans.
Des femmes de tous âges, mais plutôt de milieux difficiles, d'enfances pas simples, y étaient hébergées avec leurs enfants. Des jeunes mères encore adolescentes, des anciennes prostituées, des femmes plus âgées fortes de leurs doubles et triples vies, je ne peux me souvenir de toutes, de toutes leurs histoires.
Certaines m'ont marquées, j'ai gardé leur visage. Cette toute fine toute jeune et son tout petit enfant maigre, comme un fil sur l'eau, un pont tentant de rejoindre sa mère sur sa rive. Très vif, à cran, face à cette libellule de mère qui vivait en se brûlant les ailes, impulsive. Un jour là, l'autre pas. Jouant avec la vie, jouant avec le petit, l'aimant tête par dessus bord. Je me souviens d'eux devant l'ascenseur du Centre. il y avait plusieurs étages. Remplis de chambres pas très grandes, avec un mini coin cuisine et une salle de bains. Le très strict minimum. Pas un studio ni un appartement. Moins que cela. La mère joue à faire peur, elle joue le chaud et le froid, l'adoration et le rejet. Elle entre dans l'ascenseur, le petit veut la rejoindre, elle lui ferme la porte au nez. Puis c'est l'inverse elle le fait rentrer dans l'ascenseur et le bloque seul, restant devant la porte fermée. Elle rouvre la porte le petit en sanglots.
Nous étions une très grande équipe. L'équipe de la crèche du rez-de-chaussée, l'équipe socio-éducative composée des éducateurs spécialisés, des assistantes sociales. Des psychiatres, des psychologues, et des unités de pédopsychiatrie dans la rue en face. Des lieux où j'ai énormément découvert et appris auprès de psychanalystes en perpétuelles avancées, réflexions, doutes, humilité, mises en communs. Dans la crèche venaient des animatrices d'Enfance et Musique. C'était autant de la musicothérapie que de l'animation, initiation aux sons du Monde et de la nature. De l'accompagnement thérapeutique, en petits groupes. Les intervenants étaient prodigieux. J'ai souvenir d'une péruvienne. Une perle rare. J'étais moi aussi initiée et émerveillée au même titre que les enfants.
Parmi mes collègues directs s'est trouvée Catherine. Une grande femme qui avait mon âge ou un peu moins et qui finissait sa formation d'éducatrice spécialisée. Elle était en stage à la crèche. Ou bien elle y travaillait, je ne me souviens plus. Je ne sais plus si elle avait un contrat court ou, comme moi, à durée indéterminée. J'étais vraiment heureuse de travailler dans ce lieu qui me correspondait, m'ouvrant d'immenses perspectives. Cathy était à l'aise, pas coincée dans un rôle professionnel, elle avait une ouverture d'esprit et de la créativité, on s'entendait bien. Elle était dans une phase de vie où elle se cherchait et avait besoin de réfléchir sur ce qu'elle voulait devenir.
Un jour elle me dit "Je pars à Rome quatre jours, en congès". Elle prend le train. A cette époque, il se trouve que je suis allée à Rome quelques années auparavant. Un week end épique logée à La Casa delle donne grâce à une amie lesbienne qui vit là avec son amoureuse italienne. C'est une époque où je fréquente des femmes féministes et engagées, qui m'apprennent beaucoup. Je passe le week end avec une amie d'origine italienne qui a des bases solides dans cette langue. Trois jours dont je me rappellerais toute ma vie, un autre monde, une autre vie, chaque minute pleine comme un oeuf. Nous dormons au sol sur un matelas, sur le palier de la chambre de "nos amies" que nous entendons s'ébattre bruyamment toute la nuit. Mamamia. Donc, je me réjouis de voir Catherine, Cathy, se faire une escapade romaine, et je la trouve courageuse d'y aller seule, au pif.
Je la retrouve la semaine d'après. La voilà toute excitée, elle a fait un séjour hors norme, elle a beaucoup marché, les soirs aussi, sur les plaza animées. Elle est branchée art et culture, il y avait de quoi faire. Sur une place elle rencontre un homme, beaucoup plus âgée qu'elle, ils se parlent, il est étrange, il lui parle d'elle, lui parle de son avenir. Hum. Trop facile. Un divin devin ? Mais voilà qu'ils se revoient, et que l'affaire devient sérieuse. Sérieuse ? Un italien ? Pas besoin de me faire un dessin...
L'affaire devient même intense. Cathy retourne une fois, puis deux. Les coeurs deviennent brûlants, la passion irrésistible. Cet homme fut garde du corps, il a plusieurs métiers, il a un grand appartement. Cathy vit un roman. Elle n'est pas sotte non plus, ce n'est pas le genre à écouter toutes les sirènes. Elle passe un week end sur deux à Roma. Il faut que le coeur soit net, il faut goûter les vagues, il faudra être sûre. La vague l'emporte, elle est radieuse, elle vit, elle aime, elle va partir. Elle apprend l'italien à grande vitesse, en accéléré, en réel, de toute son âme. Le corps est déjà là-bas, Cathy quitte tout. Je suis ravie, je la trouve épatante. Elle a des projets. Faire de la couture, peut être, pour une troupe de théâtre, elle peut aussi enseigner le français. Elle a de multiples talents. Coeur vaillant, elle vole et court. Elle me décrit sa vie italienne, l'homme, sa famille, les lieux, l'élan, la force, l'envie définitive. Un ouragan. Merveilleux. On se revoit plusieurs fois, je vais louer son appartement, c'est une aubaine pour moi. Elle m'écrira une lettre, je crois. Puis oiseau vole, avanti. Je garde son souvenir et cette chaleur vive, ce bonheur fou qui s'en fout. Moi aussi je partirai, déménagerai i tutti. Je ne sais pas qu'un jour je retournerai en Italie avec un homme dont cette langue est maternelle. I tutti. Venezia l'éternelle innamorata.
Je ne sais pas pourquoi je repense parfois à Cathy et à son extraordinaire fougue qui s'est vécue devant moi, semaines après semaines, à une vitesse dévorante. Je ne savais pas que je rencontrerai une autre Cathy, sur un banc d'étudiante, dix ans plus tard. Une grande belle femme aussi. Que je verrai partir au Cambodge, après moi, là où sa vie basculerait aussi.
Dans ce Centre maternel, j'ai vécu une des choses les plus rudes de ma vie professionnelle. J'ai conduit une petite fille de quatre ans dans une Maison pour enfants. Je ne devais pas le faire, la directrice adjointe de la crèche devait prendre le RER avec la maman et sa fille, après une année de parcours entre elles trois, très dense, aidées par une unité pédopsychiatrique et toute l'équipe du Centre. Le placement de l'enfant avait finalement été opté par la mère et le personnel. Une maman qui avait la quarantaine, solide en apparence, rongée de l'intérieur, douce, malmenée par la vie, désemparée. Le jour J l'adjointe est malade. Je me retrouve chargée d'accompagner mère et enfant dans la Maison d'accueil à 40 mns de RER. La valise est prête. J'attends la mère qui ne viendra jamais.
Seule avec l'enfant je me rends dans son nouveau lieu de vie. L'équipe sur place, formidable, est désemparée que rien ne se déroule comme prévu. La mère est injoignable, elle viendra finalement deux jours plus tard. On prend le temps, l'enfant avait déjà visité le lieu avec sa maman. On discute, l'accueil est très chaleureux et professionnel, doux, maternant. Je ne sais pas comment je fais ce que je fais. Le pire était déjà dans le RER avec l'enfant terrifiée et muette de ne pas voir sa maman. L'enfant restera muette. La valise est posée sur son lit. On goûte un peu. Personne n'a faim. Au bout d'une ou deux heures, je ne sais plus, le jour baisse. On décide que je vais partir. L'enfant éclate, hurle sa douleur. Les collègues assurent, ont de la bouteille, bien plus que moi, elles m'encouragent à ne pas me retourner. Je pars.
Dans le RER du retour je n'existe plus. Je vais directement chez moi, il est tard. Mon corps s'est ouvert en deux d'une nouvelle façon. J'ai dû faire face. C'est comme cela que nous faisons. Brisures, éclats, morsures, métiers dans l'humain qu'on ramasse à la pelle. Le lendemain il fait encore jour. Il faut se reprendre, tenter de faire union.
Je ne sais pas que vingt ans plus tard, chef de service en protection de l'enfance, je vais remplacer au pied levée une éducatrice de mon équipe, malade le jour J, qui avait tout organisé pour venir chercher un nouveau-né après l'accouchement d'une jeune femme qu'elle accompagne depuis trois ans. C'est moi qui entre dans le couloir de la maternité trois jours après l'accouchement de cette dame que je ne connais pas. Je viens lui prendre son bébé. La famille d'accueil est là, un couple incroyable, qui accueille les bébés avant leur adoption. Ils ont déjà accueilli le premier enfant de cette maman, ils viennent prendre le deuxième, avec le consentement, bien sûr de la mère. C'est eux qui font tout et parfaitement. Moi je suis un piquet dans la chambre, je m'éclipse, je fais le minimum, je suis sous le choc de ce que je suis entrain de faire.
Quelques mois plus tard je décide de quitter ce travail, que je sais maintenant bien mener. Au bout de deux ans d'exercice de cette fonction diabolique, je peux pratiquement tout assumer et bien, avec les félicitations de mes supérieurs. Il est temps de partir.
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23 juil. 2022
Les Après
Jeune je vivais tambour battant. Jeune, que dire, quand est-ce? Cela s'arrête-t-il finalement ?
Peut être. Peut être qu'après la cinquantaine, la vision est autre, les perceptions différentes, les décisions se posent avec moins de facilités, parfois. Parfois. Une fois, deux fois, trois petits tours et s'en va.
Je ne sais pas.
Ce que je sais aujourd'hui c'est que je vivais dans l'instant, dans les ressentis, et que j'actais dans ces instants et ces ressentis, impulsivement. Souvent pour le meilleur, vers le meilleur et le plus exaltant, ici, là, suivant mes courants, mes amours, mes intuitions profondes. Parfois pour le pire, détruisant ou choquant des aimés, balayant l'avenir sur mon passage pour ne m'exercer que sur le présent. De force le passage cédant. De vivre sur tous les fronts. Les frontaux, les fronts hauts. Exister. Etre adulte et depuis mes dix-sept ans.
Je n'avais pas le goût de l'effort, je n'étais pas patiente sauf parfois dans mon travail. Je vivais les douleurs de façon ultime, destructrice. Je partais quand je me sentais détruite et pas à ma place. Toujours les ressentis, la façon dont mon corps reliait ma tête et l'inverse, j'étais une barque et les vagues en même temps. Peut être.
Je n'étais jamais très malade, jamais méchamment, c'est sans doute cela la différence, le tournant entre la pure jeunesse divine et les autres âges de la vie. Et puis un jour je me suis retrouvée au lit regardant le plafond, avec ma première pneumopathie, un truc dont je ne connaissais rien. Je me suis retrouvée totalement à zéro sur tous les niveaux. Coïncidence, j'ai vécu cela quand, pour la première fois de ma vie, j'avais gardé un travail au lieu de le fuir. Je n'avais pas quitté un travail dans une école qui était toxique et me brûlait de l'intérieur et où j'avais été humiliée comme jamais dans ma vie professionnelle. En décembre, au bout de trois mois de travail, je savais que je devais partir. Mais à 57 ans tu fanfaronnes moins, de ce salaire de 800 euros j'avais besoin absolument et je ne voulais pas retourner à Pôle Emploi qui est devenu un presse-citron-travailleurs qui te fait regretter la bonne ANPE disparue.
Je suis restée. Deux mois après j'ai connu la maladie comme jamais dans ma vie. Quatre mois d'angoisses. Un premier immense apprentissage. A l'été je revivais, c'est facile avec les antibiotiques. Guérie. Quatre ans après, cette année, je me suis revue désintégrée mais à un niveau bien au dessus, toujours sur les bronches, moins longtemps mais plus durement. Mon corps, dont je prends grand soin, est très fort, résiste et combat. Je vais bien mais avec séquelles légères. Deuxième apprentissage. Enorme.
Et qu'est ce que j'apprends, donc ? L'effort mental, l'endurance, la résistance au désespoir. J'apprends l'endurance face à l'impuissance ponctuelle et possible. Je sais qu'ensuite je reprendrai les rênes, l'envie,la possibilité, le nouveau.
J'apprends que la souffrance augure des jours heureux, encore plus doux tant l'ombre était sévère et t'a mangé des bouts. J'apprends que nous récupérons, que nous reprenons nos morceaux, billes l'un après l'autre nous regagnons. Je ne dis pas que c'est le bonheur béat. Je dis que c'est. Que le fil se déroule. Que revient la marée.
Plus jeune je vivais incendiaire, dévoreuse de joies et de chagrins. Enfant affamé, ogre qui croque dans un fruit mûr gros comme tout l'univers. Je n'avais pas conscience de mes angoisses et de leur pouvoir, je les contrecarrais, sans doute. Aujourd'hui c'est le temps des apprivoisements.
J'apprends que le réconfort vient à chaque fois. Il fait "sa job" comme disent mes amis québécois. Et j'ai confiance. En L'Après.
Nostalgique je suis de ma folie, de ma force de décision sans retour en arrière, de mes traits droits sur les pavés. Suis-je nostalgique de celle-là qui vivait ainsi et me grignote encore parfois ? Pas si sûre. J'apprends à patienter, j'essaie vaguement de me comprendre, de me guérir, me prendre par la main.
Vivre demande de l'aide.
Ce matin la pluie m'a réveillée après une première nuit entière, de plus de cinq heures. Dormir enfin. Une résurrection. J'ai sauté du lit, suis vite descendue et j'ai dansé sous la pluie dans le jardin. Cette eau du ciel que je n'ai pas revue depuis si longtemps. L'amie manquante.
Ce matin, enfantine, j'ai croqué dans un fruit mûr, toute à moi.
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30 juin 2022
Elles m'auront tout appris
17 juin 2022
Avant dernière chronique de cette expérience
24 mai 2022
Mai aller
Pour quoi ce trouble nouveau ?
J'ai réalisé il y a peu, que le mois de mai rassemblait la mort de mon père et l'anniversaire de ma mère. Je n'ai pas envie de chercher les dates exactes, mais on est autour de l'Ascension, pour l'un et l'autre. Tous deux morts, l'un en mai 1984, j'avais 24 ans, l'autre en décembre 2007, j'avais 47 ans.
Le mois de mai est un beau mois, on peut dire qu'on est en plein printemps, la saison des renouveaux, de la beauté, extrême et innocente, dans les jardins, dans les rues, aux terrasses, dans les parcs, dans les prés, les montagnes, les mers, les plats, les hauteurs, tout est à l'apogée, renaissant.
Mai et son muguet, mai et ses jours fériés, mai et ses petites escapades, mai et faites ce qu'il vous chante le beau mois de mai. Ma mère était Gémeaux, mon père Capricorne. Le petit feu de joie lapin bondissant et la forêt en hiver, exigeante, décidée. Mon père faisait peur à mes amies, à mes cousines aussi, ce père là je ne le connaissais pas, le père qui reste en ma mémoire est celui qui me cajolait, la petite dernière, qui caressait mon visage de la tempe au menton pour m'endormir durant mes premières années où je refusais de m'endormir sans une main dans la mienne. " Tu nous as pris nos nuits" disait ma mère, "On n'a pas voulu d'un autre enfant, tu nous as épuisés.". Car, dix ans après les deux premiers, l'idée était de réitérer la mise. Il faut croire que j'ai pris la place pour deux. L'ultime dernière chance, j'ai tout mangé.
Mon père est mort chez lui, dans son lit, très bien accompagné par un jeune médecin formé aux soins palliatifs. Quelle chance. Les hommes me semblent avoir plus de chance que les femmes dans ce domaine là. Ils sont accompagnés par leur femme, ils sont moins nombreux dans les maisons pour vieux.
Oublier. Oublier et vivre. Ce père que j'ai si peu connu, au fond, que je n'ai connu que sous l'étiquette de père, de cette génération où l'on ne disait rien de soi, on avançait, on bossait, on partait en vacances, on revenait, on bossait, on fumait comme des pompiers, on buvait, on refusait de savoir, on ne passait pas des radios ni des scanner, ni des dépistages machins. A la fin on mourrait. Fin. Mais de son enfance, de ses doutes, de ses grands-parents, de ses parents, on parlait peu, et pas aux enfants. Pas chez nous. Ou bien j'ai tout oublié. Et c'est quand les gens ne sont plus là qu'on veut tout savoir. Tout demander.
Donc il faut vivre avec les silences, les non-dits, l'ignorance. On garde les mois du calendrier, comme des doudous quand même. On garde les cérémonies, on sait où on était, parfois on ne sait plus. On était trop jeune. Mes grands parents sont comme partis sans moi, j'étais une jeune fille qui vivait sa vie, cela me prenait toute mon énergie. Ma mère ne nous forçait pas à venir aux enterrements. De Mai 1984 je me souviens toutefois parfaitement. Depuis le coup de fil pour m'apprendre la nouvelle du décès de mon père.( J'étais à l'autre bout de la France). Depuis la gare, le premier café à Rouen avant de monter chez mes parents. Le corps est resté des jours chez nous. Bien relooké pour, bien entretenu. Il dormait, tout simplement, et ma mère dormait dans la même pièce. Le jour où le cercueil est entré dans l'appartement, la mort est revenue, on se demandait pourquoi, on s'était habitués à la présence du corps sur le lit, position identique aux milliers de siestes passées là. Enfermer ce corps dans une boîte fut un drame. A domicile. Sans doute une mauvaise idée. Je ne sais pas. Pour ma mère et sa soeur c'était une évidence, peut être des relents corses, des souvenirs ancestraux. Je n'avais jamais vu cela. Mais, à 24 ans, la mort, et tout ce qui la suit, était très loin de moi.
En 2007 je fus heureuse que ma mère parte enfin, après son long calvaire enfermée. Les heures et années qui suivirent furent très éprouvantes. Tout le pathos familial à son apogée. Par la suite, je n'ai cessé de penser et de me réjouir qu'à cinquante ans passés tout était derrière moi, cette épreuve commune et ses tsunami étaient derrière. Bons ou mauvais tsunami, ce sont des changements déterminants, des renversements de vies. Je suis bien désolée pour mes ami.e.s qui sont encore dans le soutien des fins de vies de leurs parents et qui portent et portent sur leur dos. Mais plus ils auront porté et aimé, plus la route devant sera ouverte et libre, je le crois. Nous ne sommes jamais au bout des bonnes surprises. Je crois que je commence enfin à pouvoir sincèrement penser cela. Je ne sais pas comment nous vient la capacité de nous calmer, d'espérer tout de même, d'être, le moins effrayés possible, le plus tendrement possible, avec nous-mêmes.
Mai joli mois de mai. Il faudrait que je tourne un peu les chiffres et comprenne pourquoi cette année les souvenirs de mai me reviennent. Sont-ce des "mais" qui prennent place ou qui s'effacent. "Mais" je ne l'aime pas tant. "Point de mais" aurait pu être ma devise longtemps. Point de diversions et arguments, point de retenue, pas la peine de tourner autour de tout. Allons-y, disait-elle. Aller. Le beau mot, le beau verbe. Aller ne veut pas dire partir, il va bien, il est ici, il reste comme il bouge, aller est simple, pas la peine de tourner autour. Avec les lettres de mai on fait aussi Ami. Et ça c'est la bonne nouvelle aujourd'hui.
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