les cheveux coupés ( repoussent)

Ma soeur est morte subitement fin aout.
J'en avais déjà un peu assez de tous mes cheveux dans le dos. Les cheveux sont de longues histoires personnelles, pas seulement personnelles, bien sûre que je suis quand je dis ça.

Il y a les garçons.

Bon mais je me tais, là tout de suite n'est pas mon propos. 

Le choc de cette mort sans prévenir fut tel que j'ai rapidement décidé de couper.

J'ai pris mes bons ciseaux et j'ai tranché au niveau du cou. Crac. Les choses se font faites parfaitement, tout tombait pile. Lui a juste eu quelques méchouilles à rectifier, celles cachées dans la nuque par le feuillage de ma tignasse.

Je ne dis pas que j'ai regretté car ce geste m'était indispensable. Je réalise aujourd'hui qu'il est un geste de vie et non de mort.

J'ai très vite compris que je ne garderai pas cette coupe polie, j'ai tailladé la frange devant jusqu'à en faire des bouts de paille après la moisson. Je n'ai pas réussi à me faire l'orangé acajou que me promettaient les deux boites de hénné bio. Malgré une après-midi entière à me mettre de la boue sur le crâne puis les centaines de litres d'eau pour la rincer. Je suis ressortie de là toujours aussi brune. Un comble pour une ex chatain aux mèches blondes au soleil d'été. Un comble, on verra ce qu'on en fait.

Ce matin j'ai compris ma joie enfantine de laisser repousser mes cheveux. Je ne vais pas repartir dans les grands trucs dans le dos. Mais je vais laisser faire la nature, je vais regarder la vie pousser par mes racines et les centimètres faire leur trajet. Et ce matin j'ai su à quel point c'était gai, à quel point semaines après semaines, je compterai chaque goutte de vie que ça m'apporte.

Je ne me prends pas subitement pour un jeune arbre qui voit son premier printemps et se délecte de chaque feuille nouvelle dans ses branches. Mais presque.

Car vois-tu les chocs mortels ont ce don qu'on se fout encore un peu plus de ce que les autres en penseront. On traverse avec une nouvelle vitesse, une force d'ouragan, vers ce qu'on veut. On peut se repayer des caprices. Dire cash, bazarder. Pan.

Je lisais un livre épais et ouvert sur deux grandes pages. Le livre ouvert vois-tu, posé sur tes genoux ? La page à gauche, la page à droite. Du poids et deux pages blanches douces, prêtes à tourner quand vient leur tour. Et d'un coup sec, un coup de vent en fer, un coup de trique droit comme une balle, la page de droite s'est fermée sur la page de gauche. Paf. C'est comme ça que ça fait. Clac, t'as rien vu venir, t'as pas senti le vent avant. Paf, la page claque sur tes genoux. Bien précise. Une page, celle là. 

Ce que tu lisais, cela se déroulait comme une histoire, il y avait des personnages, des contextes, des paysages, c'était pas mal, tu suivais un cours, comme une eau qui vaque. Tu suivais les lignes et l'histoire avait de l'avenir, sans doute. Tu ne sauras pas. La page qui vient de claquer sous ton nez, tu ne peux plus y retourner. Tu essaies de prendre la feuille délicatement du bout des doigts pour la ramener à sa place mais elle s'est collée à la précedente. Sur le côté gauche du livre les deux dernières pages se sont scellées. Inaccessibles. Devant toi toujours ce gros bouquin qui pèse une encyclopédie, il est ouvert et du texte te semble apparaître mais rien ne t'est connu. C'est trop tôt pour savoir lire.

Tes cheveux doivent d'abord apprendre à repousser.
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