15 janv. 2021

Les oiseaux piaillent dans le jardin, d'une nouvelle façon. Quelque chose se passe depuis que le gel polaire a laissé place à l'humide qu'aiment les petits oiseaux nourris et logés au jardin. 

Mercredi, marchant lentement dans le sous bois tout proche j'ai découvert les premières primevères. C'est un petit endroit que j'aime beaucoup, malgré le mini sentier au milieu parfois fréquenté, il garde pour moi un air sauvageon.  Les broussailles s'entremêlent, les ronces envahissent la pente des deux côtés du sentier. Un côté déboule sur un ruisseau, bien en pente, seuls les animaux y accèdent. Mercredi le flot de l'eau était fougueux et d'un chant bénéfique, un glou glou précieux. 

Sur ce petit chemin, arbres et végétaux sont encore libres de pousser n'importe comment sans que l'humain ne vienne tout brider. Toutefois il y a eu une grosse tempête l'an dernier qui, partout, a mis à terre des milliers d'arbres. Autour du sentier l'homme est donc venu couper dans le tas, permettre des passages, des ouvertures, déblayer à minima, en quelque sorte. Je lui pardonne. L'essentiel est resté et certains groupements d'arbres s'en trouvent mis en valeur, leurs troncs en bouquet forment des sculptures qui me plaisent. Sur ce chemin j'aime m'arrêter, observer, toucher, écouter. Et toujours les oiseaux, sentinelles.

Je reviendrai avec mon appareil photo car il y a des écorces admirablement peintes, colorées, tachetées de coups de pinceaux blancs. Des couleurs feutrées inédites, bruns orangés rouille chamois gris doux blancs beiges mousses miniatures verts fluo. Beautés. Un peu plus loin, après la petite descente, je choisis de quitter à peine le sentier, un léger décrochage à gauche, vers l'eau vive. Le sentier a été remodelé au printemps, on ne croise plus la mini chute d'eau qui se jette dans le ruisseau et qu'il fallait enjamber. Le nouveau tracé s'éloigne de plusieurs mètres vers le champ, plat. Moi je vais toujours vers l'ancien tracé devenu impasse, abandonné, qui recèle mes souvenirs, mes émois, autrefois il était bien boisé, pullulait de petites pousses, des gosses y faisaient des cabanes, tout a été rasé suite à la tempête. Il y a huit ans j'y ai prélevé une pousse de noisetier qui est aujourd'hui le jeune noisetier du jardin. Au printemps j'ai découvert une pépinière de murier, dans le sol sablonneux près de la chute d'eau, au pied de ce qui fut un bel arbre dont il reste l'ombre d'une souche. Ces bébés muriers ont très bien prospéré en pots. J'en ai même planté deux au jardin, on va voir...

Tandis que je méditais dans ce coin à part, une famille passe sur le sentier à quelques mètres de moi. Je me tais, je ne bouge pas. Ils marchent à grands pas, sans rien regarder autour d'eux. Le père, les deux ados, la mère suit avec un gros chien dont la longue laisse s'emmêle sur le petit "pont" en bois. Quelques planches pour éviter de se mouiller les pieds au dessus d'un filet d'eau. Se retournant vers la laisse coincée, elle me voit. Et me demande " Qu'est ce vous regardez ?". Prise de cours, interrompue dans mon immobilité et mon silence, je bafouille " Mon coin"...je vois qu'elle ne comprend pas et j'ajoute "Mon coin chéri !". Je porte un masque, que j'ai mis en les voyant arriver au loin, elle ne voit pas mon grand sourire. Elle, n'en porte pas, je vois qu'elle s'étonne et elle me dit "Ah je croyais qu'il y avait quelque chose, un poisson, ou...".  Non, rien " d'extraordinaire" sauf tout. La nature, vibrante et tellement vivante qui ne demande qu'un peu de silence et de liberté d'être comme elle va. 

J'aime marcher plutôt lentement et m'arrêter souvent, je crois que je n'aime pas marcher d'un pas vif longtemps. Chacun marche à sa façon. J'aime aussi marcher seule, pour prendre ce temps d'observation et de ressentis. Et je me suis souvenue de la complicité que j'avais avec Jeannine. Une voisine devenue amie, de trente ans mon aînée. Nous flânions dans les bois, sur les sentiers, les chemins, avec la même liberté. Des moments solitaires, loin l'une de l'autre de plusieurs mètres. On se parlait peu. On ne bavardait pas, on ne parlait pas de la vie, des tracas, des choses quotidiennes. Nous étions totalement concentrées sur la vie végétale et animale autour de nous. On s'arrêtait longtemps autour d'une branche ou d'une plante pour en célébrer la beauté et notre émotion, on touchait, on caressait, on s'extasiait du bonheur. Elle connaissait toutes les plantes. On remarquait chaque petite chose, une écorce, un sol, un chant, un bourgeon. On s'arrêtait, assises au sol ou sur un tronc couché, avec toujours de quoi boire et grignoter. On papotait, toujours à propos de la nature et du lieu où on s'était posées. J'ai des photos adorables de ces moments rares. Rare de partager autant avec quelqu'un. Au même rythme, avec les mêmes ressentis profonds et silencieux. 

Un jour nos pas nous ont conduits vers des champs de pêchers et d'abricotiers en fleurs, sur les collines. Une féérie. La première fois que nous nous trouvions sous autant de fleurs sous le concert immense des abeilles. Couleurs, douceurs des fleurs d'une tendresse incroyable, et vibrato assourdissant des butineuses. Nous étions seules au milieu d'hectares de fruitiers. Subjuguées. On s'est assises et on est restées là, à se faire le plus invisibles possible. Merci Jeannine. Tu vois, tu n'es plus là, mais tu restes unique et importante pour moi, nous avons vécu des moments qui m'émeuvent encore.


Hier, Jeannine, alors que je roulais en voiture près des immeubles où l'on a vécu en voisines, un petit oiseau s'est précipité sous ma voiture. J'avais une petite fille de deux ans à l'arrière. J'ai tout de suite regardé dans le rétroviseur et j'ai vu une petite chose au sol... Aïe. J'ai continué de rouler mais la tristesse m'en empêchait, il fallait que j'aille lui dire au revoir. Nous avons fait demi-tour et comme aucune voiture ne circulait là, je me suis garée sur le bas côté et j'ai pu prendre dans mes mains l'oiseau mort. Beau passereau, un peu grand, pas un chardonneret  mais avec quelques plumes vertes, des ailes rayées noir, gris, blanc, un bec très pointu, je ne connais pas son nom. Bel oiseau. Je lui ai parlé, il était mort mais encore chaud. La petite fille était dans son siège auto, je suis allée la voir et lui ai montré l'oiseau " cassé", "cogné sur la voiture" "bada boum aïe". Zazio, elle a dit. On a caressé son doux ventre, tout doucement. Puis je suis allée le mettre sur le talus, entouré d'herbe et de paille dans un petit creux. Sur le chemin du retour vers chez elle, j'ai encore expliqué à la petite fille combien on était tristes que l'oiseau soit tout cassé cassé. Un peu plus tard, chez elle,  s'arrêtant de jouer, la petite fille a joint ses mains comme je l'avais fait pour contenir l'oiseau entre mes paumes et elle a dit, l'air triste " Morte Zazio...". Oh.

 


 



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12 janv. 2021

L'appartement

 

Je me suis réveillée à quatre heures. Je n'ai pas aimé parce que je ne me suis pas rendormie assez vite. J'ai aimé car je me souviens encore de mon rêve que je ne voulais pas quitter. 

C'est un drôle de rêve où je découvre, qu'en 2019, comme c'est curieux cette date était précise ( chose rare dans mes rêves), je découvre que cette année là ma mère m'a laissé un appartement à Paris. Ce secret en était un. Il s'agit donc d'un rêve de secret, d'une révélation. Je me retrouve dans cet appartement génial, situé dans un résidence en forme de U, avec cour intérieure au rez de chaussée. L'entrée même de l'appartement, l'accès à la porte d'entrée, est original car on est comme dans un lieu collectif même hors des appartements. Il y a un puits de plantes, un espace de jardin, il y a des étagères aux murs, c'est cosy. 

Quand j'entre dans l'appartement, je découvre qu'il y a une autre famille qui en a la possession. Je ne sais pas si c'est provisoire, ou si ce sera un fait permanent. Je connais ces personnes, une adulte et sa fille. Peut être en lien avec ma famille ou de vieux amis, en tout cas, cela ne me choque pas. Eux ont déjà investi cette habitation meublée avec goût. Ils avaient connaissance de ce lieu, eux. 

Un appartement ancien et beau, une très belle pièce principale avec une vue extraordinaire sur une partie de la capitale. Ma joie est immense, autant que ma surprise, de me savoir en possession d'un appartement dans Paris. Tout comme au temps où ma mère y vivait, dans un appartement que j'adorais, mais beaucoup plus modeste que celui ci.

Au loin on voit une cathédrale, et en me réveillant je cherche à comprendre si c'était Notre Dame. Possible. On voit aussi un parc boisé, et des quartiers mélangés d'immeubles blancs genre arts déco et d'autres bâtisses moins hautes et anciennes. On est très en hauteur, au moins au cinquième ou sixième étage. On voit le ciel, l'horizon. Je découvre donc ce joyau, ce lieu-cadeau, le cadeau suprême que ma mère m'a laissé et qui est déjà aimé et choyé par des personnes avec lesquelles je m'entends bien, tout est naturel entre nous.

Ces personnes partent, du moins me voilà seule chez moi et je cherche les clés et découvre les serrures de la porte. Personne ne m'a expliqué comment on ferme cet appartement et quelles en sont les clés. ( Oui là c'est du tout cuit pour l'interprétation psy...).Le long d'une longue chaînette argentée je découvre trois clés et les teste. Facile. Une pour la poignée, une autre pour un verrou. Il y en a une troisième qui est cassée, amputée d'une petite partie. Il y a peut être une autre porte d'entrée sur la rue ? 

Je sors, je me promène, je n'en reviens pas d'être là et d'avoir un nouveau lieu où vivre. Il semble s'ajouter à un autre chez moi, une cerise sur mon gâteau. Quand je reviens dans l'appartement, je me remets à la fenêtre pour essayer de deviner dans quel arrondissement je suis, deviner ce que je vois, la cathédrale semble toute petite toute en contrebas, comme une miniature. La vue est dégagée, ce qui est vraiment une rareté à Paris, du moins un luxe, disons. Une jeune femme est là, elle est assise dans la salle. Elle est comme chez elle, nous nous parlons naturellement, il n'y a rien à expliquer, ni ma présence, ni la sienne, ce lieu est animé, s'y présentent des personnes amicales qui ne me surprennent pas. 

Le parquet en bois est beau, ancien, il craque un peu, tout est agréable dans cet appartement qui a du vécu et vit. Les meubles en bois sont entretenus, patinés. les murs ont des couleurs, je ne sais plus lesquelles, pastels, un peu vert amande ou bleu turquoise passé, sans doute en papier peint. Il y a tout dans cet endroit. Il y a surtout comme une évidence, partagée. Une harmonie. Révélée.

Une fois réveillée, je tente, sous la couette, de retenir les images, précises, surtout de la vue depuis la baie vitrée, qui me fascine. Il y a un balcon. C'est l'hiver et les pots attendent, les plantes aussi, avec leurs branches sorties de terre, je me vois imaginer ce que ce sera, quelles fleurs, quel végétal, comment le printemps sera sur le balcon. Je n'aurai rien d'autre à faire qu'à observer les végétaux renaître. Je ne sais rien de ces pots, en nombre, ils sont là, cadeaux eux aussi, et j'aurai juste à tout accueillir.

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9 janv. 2021

Avec

 

 Hier je me suis cognée. Les accidents arrivent. Sans qu'on les voie venir, souvent dans des circonstances anonymes,banales, stupides ou presque. Minuscule parenthèse dans ma journée, hier vers 17h je me suis cognée.

Mauvaise perspective, mauvaise distance entre un obstacle matériel et moi. En l'occurrence, le cadre de la portière de ma voiture, arrière, derrière le siège passager. J'ouvrais la portière pour prendre au sol le sac de la petite fille qui dormait dans son siège de retour de l'école. L'enfant dort souvent dans le trajet qui la ramène chez elle. Sa petite soeur, sur le siège à côté la regarde et sourit, elle qui a fait la sieste à la crèche.

L'enfant dort et avant de revenir doucement la réveiller, je prends ses affaires au sol, dans un élan, dans un mouvement qui prend une vitesse je franchis l'espace ouvert et me penche mais BAM je cogne le haut de l'encadrement de la porte, je me le fiche bien sur le crâne au dessus du front. Je suis sonnée, je me tiens la tête. Je pense à moi et aux autres moments où je me suis pris une beigne comme ça, franchement, tempe droite, arcade gauche, Vlan, ce n'est pas la première fois que je me prends un bout de bagnole ou de rétroviseur dans le ciboulot. J'en garde des marques sur ma peau, une ombre ici, par exemple. Les accidents arrivent.

Je monte dans la maison avec la petite. Je ne sais pas comment ce coup va évoluer. Je trouve le gel arnica, le doliprane, l'arnica montana. La petite joue. Le monde peut s'écrouler les enfants jouent, innocents face au temps qui passe, gaiement. Je me frotte, je bois de l'eau, je me fais un shampoing sec à l'arnica, mon brushing est foutu. J'ai l'air de tenir debout, je n'ai pas mal. Les accidents arrivent et sur le coup on n'a pas mal. Je ne saigne pas, Dieu que le crâne est dur ! On redescend chercher l'enfant qui dort. Une heure passe. Je vais bien. Puis, en sortant de la salle de bains, une heure et demie plus tard, je titube. Tituber n'est pas ordinaire. Tu as déjà eu une cuite, été saoûle ? Moi un peu, dans une lointaine période de ma vie où je me suis forcée à boire ( je n'aime pas l'alcool) pour socialiser avec des alcooliques pas anonymes, des amis, des frères, des beaux, des solidaires. Quand tu es pompette tu peux faire des trucs très marrants, sortir du cadre, épater les garçons, danser sur les toits des voitures la nuit, embrasser à bouches pleines sans penser au lendemain, faire l'amour dans l'ivresse, le corps envolé qui ne t'appartient plus tout à fait et se donne dans l'euphorie et sans questions. Quand tu es pompette adieu les questions, adieu les emmerdes d'hier et de demain. Et parfois tu ne marches pas droit. Mais là j'étais un peu mal à l'aise dans l'ensemble, sortant de la salle de bains avec mes deux fillettes chez elles. Encore vingt minutes avant que papa n'arrive.

J'ai fait semblant, j'ai tenu le coup, bu et rebu de l'eau et suis restée silencieuse, attendant papa, me demandant si j'allais conduire. Je n'arrivais pas vraiment à jouer avec les filles, j'étais un peu passive ce qui n'est pas mon style. Mais les enfants jouent...Il fallait rester droite, ne pas regarder sur les côtés, respirer et attendre. Cela a marché et en voiture, j'ai roulé vite, inutile de téléphoner pour prévenir l'Homme qui ne répond jamais sur son stupidphone, j'ai roulé vite en respirant durant les dix minutes en descente vers chez moi, et une fois dans la plaine je savais que j'allais arriver. Je me suis assise sur le canapé et n'ai plus bougé un petit doigt. On est habitué à pouvoir se mouvoir, tourner la tête ou les yeux. Et voilà qu'on ne peut pas. Cela n'a pas duré. Une soupe, du pain, un peu de télé, je te rassure, j'étais bien dans mon lit, enfin immobile. 

Les accidents arrivent, on se fracasse sur un truc. Et ensuite on se demande comment on va tenir. On ne s'y attend pas. Un jour un amant te dit qu'il ne veut plus de toi. Une autre fois, un amour pour la vie dit que tu dois partir et ta vie est finie. Un jour un scanner est mauvais, ou un IRM est bon et on revient de loin. On s'est décomposé dans la salle d'attente. On entend chaque battement de coeur comme s'il était le dernier. Tout tient à quelques minutes près. L'infirmière te met une perfusion pour la première fois de ta vie, puis tu entres dans la machine. Il y a trois ans c'était moi, hier c'était toi. Hier à la télé j'ai vu des infirmières anglaises pleurer, en pleine action, à l'hôpital. Je zappe si je vois l'hôpital et le covid mais là je n'ai pas été assez rapide. Elle m'ont touchée. Comment certains, certaines, peuvent-ils me dire que tout va bien pour eux dans cette période, et qu'il n'y a pas de quoi se biler au delà du raisonnable et que ce sera fini un jour, il ne faut pas exagérer. Bien sûr qu'on vit, bien sûr. Le monde vit, le monde bouge, des millions d'êtres bougent, meurent, survivent, sont heureux, basculent, balancent et moi je suis avec eux. Et chez moi, tout est touché, bouge, bascule, se heurte et secoue, demande une attention différente. Sur un fil.


 https://www.youtube.com/watch?v=w4kl_yPpt8M

4 janv. 2021

On s'ébrèche

On sait

On ne dit rien

On dit. On attend. 

On ne sait rien.

L'eau ne dort pas, la peine ne s'endort.

On croit mais on est aveugle

On pense entendre mais une grenouille croassait dans un bol

Je n'aime guère, finalement, les gens qui se croient heureux

Ils m'attristent.

 

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7 déc. 2020

Il-Elle

 Nous sortions de la grande ville. Juste après le pont, à gauche, commence un long périphérique, calme à treize heures, l'heure où nous roulions. 

On était heureux, autant qu'on peut croire l'être, c'est déjà pas mal, vu que la veille on sentait le roussi. Une poignée de limites quotidiennes ayant été franchies, il avait fallu  remettre de la potion magique dans le turbo, calmer les bêtes aux abois, les caresser dans le sens du bon poil. Un virage dangereux, un redressement de justesse. Nous sommes de bons pilotes de Formule Zéro, après nous le déluge. Les arrêts-recharge au garage, ça nous connaît.

Le lendemain le soleil vibrait sur les montagnes, et, t'accompagnant à un rendez-vous médical je pouvais flâner en paix, passer une heure dans des magasins, acheter des bricoles qui font du bien, un moment totalement inouï par les temps qui courent. Une heure de shopping et de marche dans la ville qu'on aime, ensoleillée, remplie de gens divers et variés. A Nature et Découvertes, où rien n'est au bon prix, on a craqué pour féliciter nos coeurs de tenir bon. Un bijou, un bol tibétain, qui sera notre bol de pacification, mais je ne l'ai décidé qu'une fois à la maison. Dans le magasin nous les avons faits tinter tous. Jusqu'à choisir celui qui m'emmenait au Népal, dans ce temple tibétain sous l'Himalaya, dont j'ai failli ne plus pouvoir partir. J'étais en visite avec mes collègues, je m'étais assise près des gong dans la salle de prières qu'emplissaient les moines couleur bordeaux. Ils commençaient leurs psaumes, le gong a résonné. Accroupie au sol, je ne me connaissais plus, j'étais un bloc de résonances ancré enfin pour de bon. Enfin j'avais trouvé ma destination.

Nos petits bonheurs dans la voiture, après un café quand même, debout, au soleil, sur la place, une pizza en plastique mou très bonne dévorée en riant, nous prenions la route du retour vers la campagne. Si j'aime toujours retrouver ma maison, je ne suis pas toujours contente de quitter la ville. 

Après le pont ça tourne sérieusement, et on enfile la large voie et d'un coup de regard trop rapide je le-la vois. L'Homme roule, nous n'avons pas pris le temps de dire quoi que ce soit, un peu plus loin je lui dis " C'était pas pratique à cet endroit, non ? Tu avais une voiture derrière toi ?" . Il me répond que non, personne derrière. On aurait pu le-la prendre en stop s'il s'était souvenu que j'avais remis en place les sièges derrière avant de quitter la maison ce matin. Zut.

Alors je lui raconte car au volant il n'a pas eu le temps d'observer. Oui il y avait un auto stoppeur mais ? Je suis sûre que c'était un-une. Très joli.e. J'ai vu ses cheveux, dorés et bouclés, aux épaules, tout un côté penché avec sa tête de côté qui disait, hé, c'est moi, ce serait sympa si...Le pouce levé. De longues jambes fines en collants bleu foncé, une jupe bleu foncé épaisse, froncée, qui tombait parfaitement sur ses genoux, juste en dessous. Un genre de caban, des yeux bleus, un visage un peu carré au beau front large, vivant, ouvert mais triste un peu. J'ai tout de suite pensé que c'était un mec-fille, un homme avec des vêtements féminins, des cheveux beaux laissés libres exprès, et dès qu'on l'a dépassé je me suis dit "Zut, on l'a raté". Le périphérique avançait et ce sont des axes où l'on ne peut ni faire marche arrière ni se garer.

Peut être est-ce parce que la veille j'avais regardé le film 120 battements par minute. En replay la semaine dernière, mais disponible sur youtube je crois. Ce film que je voulais voir depuis longtemps. Ce film est un monument de force, de beauté, de gravité et de combat. J'ai été entourée par son aura, et les souvenirs des personnes que j'ai rencontrées dans les années 90, militants, malades. Et surtout, par dessus tout,  mon ami et collègue Christian qui est parti trop tôt. Un être d'exception qui me connaissait, me ressentait, et m'encourageait comme personne. Dans ce film, bien sûr, les hommes vivent libres, leur apparence, leur sexe, leur vérité, leur engagement. A l'époque seuls les travestis osaient vraiment être femmes, s'habiller en femmes, outrageusement. Aujourd'hui les jeunes gens osent leur féminité, des hommes portent des robes, les deux sexes se fondent dans les vêtements. Pas assez, pas encore, mais ce petit frémissement me ravit. 

C'est peut être à cause de tout ça, du frémissement, du film immense, que j'ai vu, très très vu et gardé en mémoire la silhouette de ce elle-lui qui faisait du stop et que nous en avons parlé dans la voiture en regrettant de ne pas avoir réagi. Comment peux tu être sûre que c'était un garçon ? m'as-tu demandé. "Parce qu'il s'habille en fille mais il peut agir comme un mec en se mettant là pour faire du stop, tout seul et habillé coquettement, agitant ses cheveux blonds dans l'air, avec grâce. Une fille n'oserait pas, pas comme ça, pas là.." ."Ah oui, c'est vrai, tu as raison.". J'ai souri en moi. Seule une femme peut tout de suite sentir tout ça. De par la vie qu'on mène, la vie qu'on nous fait mener, depuis l'enfance, sous surveillance de nous-même, auto restreintes dans nos façons, nos tenues, nos sorties, notre corps public dans l'espace public. Ce carcan.


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30 nov. 2020

Il roulait sur les jantes

 

Il roulait sur la jante, il roulait à tombeaux ouverts, il pédalait sur les chapeaux de roues, sans gants, sans freins ou presque, à plat à l'arrière. Et il ne disait rien. 
 
Il n'aimait pas le vélo, jamais, mais son désespoir était tellement océanique avec tempêtes dedans, qu'il m'empruntait mon biclou chéri quand il était au bout du rouleau, restreint dans ses libertés, effondré dans les confinements. J'avais déjà eu des doutes au printemps, j'avais récupéré mon ami-biclou très fatigué, il lui avait crevé son plafond, s'était assis sur les freins dont il ne restait plus rien, il roulait en danseuse sans tutu, perdu, furibard, sans nibars, expulsant ses mâchoires de loup au vent mauvais.
 
A ce point de déroute, en ce novembre qui le rongeait, je ne savais pas, comment pouvais-je savoir ?, qu'il martyrisait mon vélo en roulant à plat, plat du cerveau, esprit en débine, il roulait bel et bien sur les jantes, la valve sifflait la fin de partie, il continuait chaque jour à gonfler, à bloc, un pneu qui ne pouvait plus gonfler le vide de ses pensées, sa déroute, son désespoir.
 
Mais il partait quand même sur les routes, la tête dans les rotules, le moral sur les jantes. Aux abois.
 
Hier j'ai débusqué l'imposteur. Voulant l'aider dans ses méfaits dont je ne savais rien, naïve. J'ai donc gonflé pour lui le pneu malade, par bon coeur et curieuse de comprendre ce qui se passait aussi, j'avoue. Et j'ai tout de suite atterri sur une mission impossible.
Je me suis foutue sur le carreau. J'ai pris cher.
 
Oui, on pouvait gonfler, jouer des muscles, mais ensuite tout partait en cacahuètes. Le pneu ne tenait pas la rampe, c'était la fin des haricots. Trou d'air, vannes ouvertes, trop de pression, l'effondrement d'un pneu et d'un homme. J'ai pris ça en pleine face. Je n'avais rien prémédité, j'étais pas prête.
 
Un trou dans un cerveau, une épingle à l'âme j'avais débusqué là, dans le jardin. La ruse du cow-boy éventée, la folie d'un homme aux abois débusquée. J'ai dit qu'on ne roulait pas avec un pneu à plat. Je me suis fait engueuler. C'est vrai, on vit pourtant avec tout à plat, comme des raplapla, non !? Alors c'est quoi que je disais là, des sornettes de vies bien faites, bien carrées et rondes, solides et sûres sur leurs deux pattes, leurs deux pieds, avé les roulettes et les roues ? Jamais n'as tu marché entre quatre zieux, mal armée, pneus en vrac, défaite, à plates coutures démenbrée ?
 
C'était comme ça depuis toujours, il roulait sur la jante d'un pneu foutu. Une vie en renverse. A tire et à Hu Dada. Je suis tordu, dira-t-il plus tard, contrit comme moi. 
 
Le pneu arrière de mon vélo qui était en bonne santé le mois dernier, ce pneu est mort. Il allait bien, avant que ce cow-boy ne le saute comme un bison, et qu'il ne le harponne comme un voyou. Hier on en a pris un coup. Finalement, tu vois, on vit toujours un peu avec un inconnu. On se retrouve étrangère en sa maison. Faudrait filer à l'anglaise, et ne jamais ramener sa fraise. Passer entre les trous.
 
 
 
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27 nov. 2020

Oser. Se reconnaître.

 

Parfois, pas souvent j'aimerais, on ne prend pas de décisions. On est un petit champignon stocké dans sa gangue boueuse et on reste comme on est. Mal.

Souvent, des décisions j'ai prises, aujourd'hui, parfois, j'essaie de me souvenir si elles m'ont toujours aidées, portées vers du mieux, ou bien si, de toutes façons, c'est ainsi, et si j'agissais alors selon mes impulsions, sûre de faire ce qu'il fallait faire à ce moment là. Le choix, dans tous les domaines, est un sacré manège. Il tourne, on saute sur un siège ou on reste là. 

Souvent, parfois, maintenant, j'ai l'impression que je regarde un manège tourner. Régulièrement, facilement, bêtement, intuitivement, je me dis que je rate le coche, que je suis un petit champignon dans sa gangue herbeuse.

Je ne suis pas faite pour vivre en compagnie. Je suis faite pour vivre seule. Cet état d'être est une évidence, pourtant je partage une maison. Est-ce bien ? Est-ce tort et travers ? Le champignon est embué par son passé, par sa boue boueuse. Je prends appui sur un être qui m'empêche, je crois, de sauter sur trop de sièges de trop de manèges. Un garde-fou, peut être. Comment choisit-on nos aimés, comment les garde-t-on ? Est-ce une balançoire de nous-mêmes sur laquelle nous jouons et prenons le risque. Le risque d'aller mieux, d'aller pire, d'aller moins bien, d'aller beaucoup mieux. Le Temps découpe ses tranches dans le vif de nos choix. Il est le Maître, je crois. En faire un allié demande beaucoup de qualités que je ne possède pas assez. Le passé dans mon dos se moque régulièrement de moi. Bref, je ne sais rien.

Ce matin grand moment de radio sur France Inter, à 9h, dans l'émission Boomerang, avec Anouk Grinberg. Impossible de raconter, ce fut un volcan d'émotions et d'intelligence. Le rapport à soi, aux autres, la différence, la folie en nous, créatrice et indispensable pour vivre. Des textes, du pur brut vibrant, failles essentielles, cris d'exister, réflexions sur l'être et l'être ensemble, enfance, enfances, femmes qu'on clouent dans l'os et qui meurent de ne pas exister en leur profond. Hier j'ai aussi vu une vidéo d'Agnès Jaoui, récente, poignante, qui parle de la vie, des femmes et d'elle, depuis toute petite, depuis le premier abus dans l'escalier à cinq ans. 

Les femmes parlent et explosent leur cris, leurs vies, osent et déchirent les forêts. Ce matin Anouk Grinberg sur le fil entre détresse et force, sûreté et fragilité totale, pose, déchire le silence, fait taire les bruits, parle de ce dont il faut parler avant toute chose. Elle peint, aussi, je ne savais pas. Ce matin elle raconte une chose extraordinaire. Elle montre ses dessins à un artiste, pour avoir un regard, un avis. Auparavant elle nous a expliqué son parcours : elle dessinait, puis ayant trop peur qu'on la juge, qu'on la déclare folle, ayant trop peur de l'enfermement dont sa mère fut victime, elle maquille ses dessins, les modifient pour qu'ils ne choquent pas, en quelque sorte. L'artiste-expert regarde deux cent dessins et lui dit "Ce n'est rien, c'est du rien tout ça.". Sauf pour deux dessins, deux dessins purs, tels qu'elle les avait créés, sans aucune retouche ensuite. Ceux là, oui, valent la peine, sont quelque chose. "Il faut lâcher les chiens" lui dit-il.

Tout est dit.

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19 nov. 2020

Nuit de rêve

 

J'ai rêvé de toi. Inaccessible sur des remparts face à une mer déchaînée. Le bruit assourdissant des vagues et du vent. J'ai rêvé de toi, irradiée une fois de plus d'un amour réapparu dans mes songes. Il faut songer ? Mais quoi donc en faire me suis-je demandée à peine éveillée. Faut-il t'écrire ? Faut-il être zinzin ? 
Je ne savais qu'en faire au réveil, de cette absolue merveille, ces noisettes enterrées pour toujours un triste jour d'hiver. Alors j'ai voulu retrouver mon grand cahier à rêves. Je l'ai trouvé et j'ai déposé la lumière de ma nuit.
 
Dans les rêves on prend les uns pour des autres, tout n'est que métaphore, mes tes forts, mets tes phares. Les rêves sont des ports secrets où l'on range des bateaux-fantômes. Pouvoir de renaissance. Le rêve prend pouvoir de ma personne. J'ouvre les yeux sans être sûre de qui je suis. Faut-il lier le rêve à une réalité ?

13 nov. 2020

Jamais la même à chaque fois

 

 

 

 
 
 
 
  
 
 
 



Un jour une amie m'a donné des tas de cartes, prospectus, modèles possibles pour peindre, ou coller.

Dans le lot je remarque une peinture. Une femme couchée, elle tient un plat rempli de fruits.

J'aime bien avoir un modèle, parfois, surtout pour positionner un corps, ou créer un visage qui se tienne un peu.

 

Ainsi a commencé la série de la femme couchée, la femme à l'oiseau, car la coupe de fruits, non, je ne l'ai pas adoptée.

 

L'idée d'un fond spécial a vite émergé. Je prends un papier ou un carton, j'y colle quelque chose ou je peins des couleurs, puis je pose dessus du papier de soie, blanc. Ensuite, c'est selon. Je fais une esquisse du corps et du visage et ensuite je bidouille pas mal. Je prends des pastels trop épais, ou un pinceau épais aussi, pour faire quelque chose de précis, de fin. Je rature, refais, re bidouille, mais sans changer les matériaux. C'est souvent que je me vois entrain de patouiller sur un travail avec du matos non approprié qui m'alourdit la tâche, mais que je ne veux pas changer. Cela doit être une thérapie, une façon de conjurer quelquechose

Selon les fois, je prends de l'encre, de la peinture, du pastel, au feeling. Les choses se mêlent, parfois je termine au feutre.

Je m'amuse de constater, après-coup, combien ces femmes dégagent des impressions diverses. Car je pense à quelqu'un quand je les crée, je pense au moment où je lui offrirai. Chose rare, une seule sur les trois est partie au courrier. Les deux autres ont été données en personne.

Chose unique aussi, une de ces peintures a été un genre de commande, une amie ayant vu les deux premières m'a dit combien elle serait heureuse d'en avoir une. Chose faite aujourd'hui. Plaisir partagé et exprimé.

Chose curieuse et troublante, le mois dernier le cadeau-peinture était sur un lit, chez moi, avec d'autres présents pour une amie accueillie. Elle n'a rien dit. C'est le lendemain que j'ai surpris une conversation, une phrase adressée à quelqu'un d'autre chez moi, qui disait sa joie. J'étais très contente. Je n'ai donc rien dit moi aussi, puisqu'on ne m'avait rien dit à moi. C'est drôle, non ? Cela m'a émue d'autant plus.

 Cette femme à l'oiseau est particulière. Elle est inaccessible et intemporelle, multiple. Insolite et rêveuse, elle se laisse à peine peindre, me glisse des mains, se capture un moment puis disparait.

Il y aura d'autres femmes à l'oiseau. Je suis curieuse, déjà, de rencontrer la prochaine.



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