Un rien vous suffit ?!?

C'est Renée qui me l'a dit...Renée vit seule au fond de sa vieille ferme à la lisière de la petite ville.
Je l'ai rencontrée au cours d'une semaine passée à découvrir le portage de repas (municipal) à domicile. En cinq jours je suis entrée dans 130 foyers. Un métier extraordinaire qui mériterait bien plus qu'un simple "portage" pressé par les trente autres personnes à aller voir dans la matinée...

Des rencontres incroyables, bouleversantes, dont Renée.
En plus, Renée c'était le dernier jour, quasi la dernière personne que j'ai vue.

Comme tous les autres elle s'est retranchée dans une unique pièce.
Adieu les étages, adieu les chambres aux volets fermés pour de bon.
La grande pièce "de ferme" avec un évier en alcôve, derrière un rideau plastifié.
Renée est sur son fauteuil près de la fenêtre, près de la porte. S'agirait pas de rater les rares visiteurs, et de faire trop de pas pour répondre au coup de sonnette !

Et du caractère, Renée, elle en a. Elle est solide, le visage entier, plein, elle te regarde,
elle fait pas semblant.
Et elle tricote assidûment...

" Ah ! C'est bien ça, vous faites quoi ?"
- Des chats, vous voulez voir ?
....
Je n'ai pas le temps de répondre, avec Renée c'est comme ça. Là voilà partie dans une pièce et revenue avec un sac plastique rempli de petits chats tricotés main.

" Prenez ! choisissez-en un, allez, prenez !!"

Je suis un peu confuse

" Non, mais non, c'est trop gentil"
- Allez, allez !
- Non mais ils sont tous beaux, choisissez pour moi.
- Non mais c'est vous ! Allez, vous en prenez un !!

J'aime mieux vous dire qu'avec Renée ça file droit. Pas de chichis ma petite dame.
Bon...ça me va. Je prends le bleu et je m'extasie.
Je suis vraiment ravie et émue.
Et je lui dis à Renée. Je la remercie, j'ai le sourire aux oreilles et le coeur qui bat.

Je l'embrasse, elle se recule un peu mais finalement...c'est bon à prendre quand même, le premier et seul bisou de la journée, hein ?
Je lui dis que ce chat est super, que c'est génial ce qu'elle fait.
Je le lui dis d'autant plus que j'ai vu une centaine de "vieux" avant elle et que rares sont ceux qui ont une activité manuelle, en tout cas j'ai pas vu.

Elle recule et me regarde comme un genre de toquée.

" Eh ben vous il vous faut pas grand chose pour être contente hein ? Un rien vous suffit !?!"

- Mais oui, bien sûr. Mais d'abord ce que je vous me donnez ce n'est pas rien. Pour moi c'est un cadeau. Et puis, oui, un rien suffit pour me faire plaisir. Il faut, Renée, il faut, sinon, on fait comment ? On fait comment pour vivre ?"

Elle me dévisage. Je ne sais pas ce qu'elle pense.
Je crois qu'elle voudrait bien un peu plus que des riens. Mais ses yeux me disent aussi qu'elle sait où elle en est et que l'impossible elle n'y croit plus.
Vivre encore chez elle est sans doute le dernier cadeau qu'elle s'accorde dur comme fer,
et elle a bien raison.

Moi je repars gâtée et épatée et je demande à ma collègue :

"Elle a quel âge Renée ?"
- 96 ans
-Non....
- Si.