rencontrer toute la vie

Cette année j'ai eu la chance, la joie et l'émotion de voir pour la première fois ou revoir et mieux connaître intimement, des ami(e)s qui sont arrivé(e)s dans ma vie par l'écran de l'ordinateur, il faut bien le dire.

Moi qui pense parfois à écrire sur l'amitié, je veux dire plus que des articles de blog ou des lettres, je veux dire faire une somme de pages reliées, je vois qu'au fil de ma vie l'amitié continue à remplir des cases et des fonctions. C'est une surprise qui fait beaucoup de bien.

J'ai eu des doutes, dans les douze dernières années, depuis que je vis en Drôme et qu'aucune amie d'autrefois ne vient plus boire le thé chez moi, j'ai eu des doutes. Au début les courriers maintiennent le lien et la distance et toutes les différences de nos vies ont tenu la rampe. Sans doute croyons nous que la façon de vivre l'amitié avec les anciens amis est durable ou au pire, se développe. Au début donc, des courriers ont maintenu un cap. Très tôt l'inverse s'est révélé aussi. J'ai reçu une lettre d'une amie dont je réclamais des nouvelles et qui m'a fait comprendre que je n'étais pas seule sur terre tournant autour de mon ego et que des lettres je n'en recevrai plus d'elle. Cela m'a plaqué au mur mais il faut croire que j'avais besoin d'une claque. J'en reçu une autre il y a dix ans. Cela commençait à frapper dur. J'ai moi-même commis deux trois courriers dont je ne suis pas fière.

Je crois qu'il me serait impossible de comprendre, de décrypter, ce qui fait que l'amitié chute par endroits. On peut tout incriminer. Soi-même, les déménagements multiples, par exemple, dont je fais preuve. La vie de famille et les enfants que je n'ai pas. La vie de chacun, en somme, exactement ce qui faisait les rapprochements et les complicités de nos vingt et trente ans, s'échappe. Se dilue. Les épreuves, celles qu'on ne sait peut être pas expliciter, du moins les changements énormes qui se produisent en nôtre for intérieur plus si fort. 

Ce qui ne va pas en amitié c'est qu'elle est évidente, lucide, bouleversante, utile, généreuse et sans questions dans ses fondements. Dès lors les suites à donner vont pâlir avec les décennies. Vont demander, questionner cette fois et pour de bon sur qui nous sommes devenus et qui nous sommes maintenant, questionner tant par moments, qu'elle se meurt l'amitié, ou se tait, se terre. L'amitié supporte-t-elle longtemps le silence et l'absence ? Contrairement à l'amour nourri de désir charnel, l'amitié ne se fantasme pas du temps qui passe et de l'absence de l'autre. Elle est une mama dans sa cuisine qui pétrit sa pâte et la met au four. S'il n'y a plus de farine sur ses mains, le four s'éteint. L'amitié vit-elle de quotidien ? Et si oui, à quelle dose ? Une semaine de présence par an suffira-t-elle à calmer les appétits et remettre au chaud les sentiments ? Combien de coups de fils, combien de tempêtes, combien de marins ramant dans le brouillard, combien de phares ?

Je m'attristais des amitiés anciennes, celles qui ont vu clore l'adolescence ou la vie de jeune femme puis ont pris des trains, des bateaux, des avions s'il le faut. Celles où l'on sait toujours où est l'autre et comment il va. L'amitié jumelle, les femmes s'emmêlent, construisent en se la disant, cette vie difficile. Je reste trop attachée à ceux que j'ai aimés même si je les aime mal régulièrement.

Nous changeons. Nous développons de nouvelles capacités, nous éclosons sans relâche ( même en nous flétrissant)  et ne sommes plus celle qui avait vingt et trente ans. Nous sommes celle là qui s'ajoute à celle d'aujourd'hui. Dans mon cas, celle d'aujourd'hui écrit beaucoup plus et pas que des lettres. Celle d'aujourd'hui a écrit et fait imprimer un petit livre. Ce qu'on a à dire avance. L'ordinateur et les réseaux qui s'y trament font entrer dans mon coeur des lecteurs et auteurs qui créent eux aussi et me lisent,  complices et âmes sensibles qui se penchent sur l'écran, écoutent et existent. Avec moi. Au jour le jour. Mes existants. Des nouveaux amis sont donc venus, d'abord virtuellement,  et en quatre années nous sommes passés derrière l'écran, nous avons osé la rencontre. Le trouble, la peur, les petits pas. Les rires, les partages, des cadeaux, des avis, des conseils, des repas, des oignons épluchés dans des cuisines, des nuits dans des maisons. Certains m'ont aidé dans mon écriture, cette écriture et son désir sont, je crois, les liens qui ont initiés ces nouvelles rencontres. 

Au début on se dit que les amis venus par le net, rencontrés à cinquante ans, ne seront peut être pas comme les amis anciens. On dénigre les faits, on doute. Il faudrait s'être connus jeunes ? Il faudrait avoir passé de nombreuses vacances ensemble, partagé les premières maisons, les premiers compagnons, bu combien de thés, fait combien de fêtes ? Combien, comment ? Peut-on garder tous ses amis, tout le monde, tout le temps ? Perdre des amis est-ce comme sortir de l'enfance, cesser de voir tout en blanc ou noir ? Rencontrer encore, être troublée, se manquer, avoir envie de se revoir. Se faire de vrais nouveaux amis serait donc possible à toute époque de la vie.  

Articles les plus consultés